Cadres noirs : making off

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Présentation

Pour parvenir à un texte dont on est satisfait – du moins, suffisamment satisfait pour se résoudre à le voir imprimé – il a été nécessaire de récrire beaucoup, de tester des solutions, de vérifier des hypothèses et donc d’abandonner des pans entiers de texte qu’on aurait pourtant bien aimé conserver mais qui ne trouvent pas leur place dans l’équilibre définitif du roman. Ce sont quelques-uns de ces brouillons qui sont proposés ici. Certains extraits se retrouvent, parfois à la virgule près, dans un chapitre définitif, dans la bouche de personnages, dans une scène totalement différente, voire dans un contexte absolument contraire.

On dit que la littérature est une vocation. Peut-être. En tout cas, l’écriture, elle, est un perpétuel bricolage.

On trouvera ici trois versions différentes du début du livre. C’est la quatrième qui a été finalement retenue. Chaque version, en mettant l’accent sur un affect, sur un personnage, en recourant à une approche distincte, imprime au roman une direction différente. L’histoire est la même, à peu près, mais le roman, lui, aurait été bien différent si j’avais choisi de retenir l’une de ces versions.

On trouvera ensuite quelques portraits qui n’ont pas été conservés mais qui ont permis de construire certains personnages. Petite visite dans les coulisses du roman…

Le début : première version

La réunion de travail espérée et préparée avec fièvre depuis plus de six semaines commença à partir en torche moins de vingt minutes après avoir commencé. Un record…

On avait beau, comme tout bon manager, avoir une certaine habitude des situations difficiles, c’était plus qu’inquiétant : ça devenait franchement angoissant….

Même Patrick Delambre (qui était pourtant venu ici le cœur léger), se sentit comme personnellement menacé par la catastrophe qui s’annonçait, un peu comme s’il assistait à un accident ne le concernant pas mais dont les conséquences lui auraient serré le cœur.

La clé de la réunion s’appelait Abel Zacharian, PdG de Dex-xia, une multinationale pétrolière. Autour de lui gravitaient ordinairement une dizaine de cadres très supérieurs mais ce jour-là il était seul parce que c’était justement de ces cadres qu’il était question.

Tous les deux ou trois ans, Abel Zacharian leur « proposait » une occasion de prouver, généralement au cours d’un week-end, à quel point ils étaient impliqués dans leur mission et « fortement mobilisés autour des valeurs de l’entreprise ». L’expérience était censée mettre en valeur leur sens aigu de l’initiative et de la solidarité. Il s’agissait le plus souvent d’un vaste jeu de rôle culturelo-sportif tenant autant du management que de la téléréalité. On leur expliquait qu’il ne s’agissait « évidemment que d’un jeu » destiné à les « extraire du quotidien » afin de les replonger dans les « valeurs essentielles de la relation à l’autre », de se « refonder dans le collectif», ainsi que quelques autres conneries du même genre dont personne n’était dupe.

On avait beau présenter ce week-end comme purement ludique, tous ceux qui y participaient savaient que sa fonction véritable était de les évaluer, de les mesurer, de les classer. De vérifier qu’ils méritaient toujours la confiance placée en eux en échange d’un salaire annuel à six chiffres. Le résultat – toujours officieux – venait, dans leur dossier, s’ajouter aux chiffres de leur rentabilité moyenne comme un élément complémentaire de leur valeur professionnelle. Complémentaire mais parfois décisif.

Réussir cette épreuve ne garantissait pas l’avenir. En revanche, la rater était sans conteste une lourde hypothèque sur ce même avenir.

En regardant Abel Zacharian hocher la tête d’un air dubitatif, Patrick Delambre se demandait combien de cadres supérieurs, au cours des dix dernières années, avaient ainsi perdu leur job (et leur espoir de rembourser leur crédit immobilier) et gagné, en contrepartie, une réputation les rendant à peu près invendables sur le marché du travail. Sans doute depuis que le management avait su convaincre des patrons comme Zacharian que leurs cadres dirigeants étaient des denrées périssables dont il convenait d’anticiper la date de péremption.

Dans l’ensemble, les cadres de Dex-xia ne le prenaient d’ailleurs pas mal. Ils avaient intégré la nécessité de l’évaluation permanente et partageaient la cause de leurs patrons.

Certains attendaient même cette épreuve avec impatience, soit qu’ils espèrent à cette occasion se distinguer en prévision d’une mission particulièrement attractive – et écraser ainsi la concurrence – soit que leurs résultats aient chutés récemment ou qu’ils aient senti que la confiance placée en eux était devenue plus fragile et qu’ils espèrent ainsi redorer leur blason.

Pendant que la réunion tournait au fiasco, Patrick Delambre observait Abel Zacharian.

C’était un homme d’une soixantaine d’années. Il avait des cheveux clairsemés, un nez un peu fort, un regard de silex et une assurance sans faille qui traduisait l’homme de pouvoir à qui tout avait réussi. Patrick observait ainsi son contraire. Lui, à cinquante-sept ans avait encore tous ses cheveux, même s’ils étaient uniformément blancs, un visage plutôt rond et une attitude qui traduisait une capacité sans limite à se laisser envahir par le doute.

Ils étaient six dans la vaste salle.

D’un côté, dans un fauteuil divin quasiment rayonnant, trônait Abel Zacharian qui représentait Dex-xia à lui seul. Et face à lui, transpiraient quatre jeunes gens appartenant à M & P, une société de Conseil en Management, qui s’étaient faits forts de lui vendre une nouvelle idée…

Enfin, en bout de table, surnuméraire et silencieux, Patrick Delambre comptait les points depuis vingt minutes. Il savait que le match comprendrait quatre manches. Le score était déjà de 2 – 0 lorsque Zacharian balaya l’air d’un revers de main en soupirant :

- C’est nul, votre truc… Autre chose ?

- 3 – 0, pensa Patrick Delambre.

La banqueroute de ses collègues était d’autant plus cruelle que, comme l’avait souligné son patron, Mathieu Caron, la veille au soir, « c’était maintenant ou jamais ».

Mathieu Caron, qui dirigeait la délégation (pardon, le team) de M & P avait trente-quatre ans, les cheveux en arrière et des costumes Armani. Il était arrivé un an plus tôt chez M & P, précédé d’une réputation contradictoire. Les rumeurs allaient bon train sur cet inconnu qui avait fait toute sa jeune carrière aux USA, chez Gabler, Gabler & Woolf. Pour certains, c’était l’indice d’une compétence indiscutable (« Patrick… Ce type vient de chez GABLER ! » disait par exemple Alain Fortunat qui fit partie de la première volée de licenciements), pour d’autres cette étiquette relevait du bluff pur et simple (« Tu parles… Un type vient de chez Gabler… » disait Martine Lainé qui fit partie de la seconde).

Quoiqu’il en soit, le débarquement de ce jeune prodige avait secoué tout le monde aussi bien par sa soudaineté que par le degré de pouvoir dont il disposait dès son entrée en fonction. C’était comme si les actionnaires lui avait donné les clés de la maison en lui disant de faire au mieux.

Dès son arrivée, Mathieu Caron avait décidé que, pour « remonter dans le top », il convenait d’abord de « resculpter l’image » de l’entreprise. Il avait commandé une étude à un cabinet à la mode, validé un nouveau logo, fait passer au pilon les fournitures des quatre prochaines années, fait réalisé une nouvelle plaquette de luxe, commandé un film d’entreprise destiné à « impacter la nouvelle image » et, sur sa lancée, reçu tous les cadres un à un, au terme de quoi il avait viré tout ce qui dépassait la limite des 40 ans, fut-ce de deux mois.

« Ce doit être une sorte de croyance », s’était alors dit Patrick.

À l’issue de ces entretiens, Caron avait ainsi viré quatre cadres historiques et en avait embauché cinq nouveaux. Il en avait profité pour procéder au nécessaire « toilettage nominal » : M & P (autrefois Management et Performance) se prononçait maintenant « èmandpii », les départements s’appelaient maintenant Energie & Talents, Conduire & Performer, Positionnement & Stratégies. Le département formation auquel appartenait Patrick, répondait maintenant au doux nom de Dynamisme & Compétences et aucun nouveau cadre ne dépassait les 35 ans.

Patrick se souvenait très bien de son entretien personnel avec Caron.

Caron avait dit :

- C’est marrant comme prénom, ça, Patrick. C’est un prénom des années 50 ?

Et aussitôt, en tapant sur son dossier :

- Bah oui : 1951… C’est bien ce que je disais…

À ce moment-là, Patrick avait senti que ce garçon était beaucoup moins crétin qu’on le disait. C’est-à-dire qu’il était beaucoup plus dangereux.

- Tu es quasiment de l’époque des Pères fondateurs… Quel boulot vous avez abattu pour faire cette boîte… ! Quel boulot !

Le diagnostic de dangerosité se confirmait.

- On peut faire des études, passer des diplômes, ok ? On peut tout mettre en tableur, la seule chose qui reste to-ta-le-ment irréductible, ok ? c’est l’intuition. On l’a ou on l’a pas.

Patrick sentit que, dans l’esprit de Caron, il ne faisait pas partie de ceux qui l’avaient.

- Je vais être franc avec toi, Patrick, ok ? Je ne suis pas certain que tu disposes d’un potentiel actualisable dans la nouvelle stratégie.

Patrick était, depuis une douzaine d’années, chef du département « Communication et Médias » c’est-à-dire responsable des formations de cadres à la communication. Il animait lui-même des séminaires auprès de grandes entreprises et dirigeait toute l’activité de sous-traitance.

- Rien ne presse (traduire : tu termines le marché encore juteux passé avec la Prévoyance), on va en reparler (je vais faire des propositions aux actionnaires sur les indemnités qu’on devra lâcher), mais si, de ton côté, tu trouves une opportunité (On ne sait jamais. Un miracle…)…

- OK, je te préviens tout de suite, compléta Patrick.

Patrick Delambre n’avait dû son ultime sursis qu’à La Prévoyance, un client historique qui avait souhaité qu’il reste chargé jusqu’à son terme de son programme de formation qui s’achevait 4 mois plus tard. Mathieu Caron avait accepté ce délai avec fair-play.

- Rien ne presse, avait-il souligné en souriant lorsqu’il avait raccompagné Patrick à la porte de son bureau.

Pour Patrick, le coup avait été rude. D’autant que le calcul était clair : il lui serait impossible de profiter du chômage pour anticiper sa retraite.

- Il va me manquer 8 trimestres, avait dit Patrick à sa femme.

Quant à chercher du travail à cinquante-sept ans passés, c’était aussi ridicule qu’un projet de loi sur l’emploi des séniors.

Les actionnaires de M & P, qui avaient accueilli jusqu’alors les initiatives de Mathieu Caron avec une bienveillance paternelle, avaient fait preuve de beaucoup moins de fair-play lorsqu’ils avaient découvert les chiffres du premier semestre d’activité de leur nouvelle recrue.

Le carnet de commande restait désespérément vide et les effets spectaculaires de la « réinitialisation du logiciel M & P » apparaissaient aussi lointains qu’incertains. Les paquets de documentation en quadrichromie s’entassaient dans les sous-sols et Mathieu Caron, toujours accompagné d’un essaim de jeunes cadres, revenait systématiquement des Salons et des Rencontres professionnelles un peu partout en Europe avec « de sérieux espoirs » sur quelques Grands Comptes qui ne se transformaient jamais en contrat. La dynamique créée par Caron s’était essoufflée avant même de porter ses fruits et tout le monde avait interprété comme un symptôme lourd de sens de retrouver, dans les toilettes, un journal d’offres d’emploi recouvert de larges cercles au crayon rouge…

On en était là lorsque Mathieu Caron avait un jour annoncé avec emphase, lors d’une réunion stratégique :

- Maintenant les mecs, fini le round d’observation : on va taper dans le gros… !

Il avait fait un long silence en regardant un à un tous les cadres réunis.

- On va se faire la Dex-xia !

Tout le monde l’avait regardé avec admiration.

Même pour celui qui n’y connaissait rien, Dex-xia évoquait une de ces monstrueuses multinationales, quelque chose comme 30 000 salariés dans le monde et un chiffre d’affaires supérieur au budget annuel de la Suisse où devaient d’ailleurs se dilater, dans les sous-sols de quelques banques, des bénéfices occultes de Dex-xia capables de rembourser deux fois la dette de l’Afrique.

Rançon de l’expérience, Patrick sentit que quelque chose de nouveau allait se passer. Tout le monde le sentit d’ailleurs. Tout le monde pensa que M & P venait peut-être de sortir de ses années de crise et que le talent de Mathieu Caron allait enfin trouver un terrain d’épanouissement digne de lui. Seul Patrick fut instantanément certain qu’on allait au devant de problèmes majuscules…

Personne ne sut jamais de quelle manière cette opportunité avait échoué chez M & P mais le fait était là : Abel Zacharian, PDG de Dex-xia, venait de charger Mathieu Caron et son équipe, de lui proposer de nouvelles solutions innovantes pour tester ses cadres supérieurs.

La nouvelle avait fait une traînée de poudre. Si M & P remportait ce marché aussi juteux que prestigieux, les commandes de Séminaires de management, les Plans d’action formation et les Sessions de Conseil en développement de performances allaient pleuvoir sur l’entreprise et la propulser au firmament de sa catégorie.

En attendant, il fallait remporter le marché Dex-xia c’est-à-dire convaincre son patron, Abel Zacharian que sa confiance était bien placée.

- J’attends de vous de l’innovant, avait dit Caron. Maintenant, on sort ses tripes !

Pendant six semaines, M & P n’avait vécu que dans cette seule perspective.

On avait effectué des brainstorm, des « creative trainings ». Quatre solutions jugées particulièrement fécondes avaient émergé d’un flot ininterrompu d’idées toutes plus innovantes les unes que les autres. Après quoi, l’échéance approchant, on avait modélisé ces solutions, peaufiné des présentations Powerpoint, minuté et répété les présentations.

On était prêt.

Fin prêt.

Il ne pouvait être question de tenir cette réunion au siège de Dex-xia puisqu’il s’agissait d’agir dans le plus grand secret et le choix de la salle – et son aménagement - avaient donné lieu à d’interminables discussions. Fallait-il un lieu froid et technique ? Ou un environnement convivial ? Devait-on « paysager l’espace » ou au contraire l’« intimiser » ?

À mesure que la réunion tournait à l’eau de boudin, en voyant le visage de Mathieu Caron se défaire progressivement devant les refus systématiques d’Abel Zacharian, Patrick Delambre comprenait à quel point ces interminables conversations sur le lieu de la présentation avaient masqué le seul vrai problème : personne n’avait la moindre idée de ce que voulait vraiment le PDG de Dex-xia.

Patrick Delambre, dont l’avenir chez M & P ne se comptait plus qu’en semaines, n’avait évidemment jamais été invité à participer aux séances du « creativ team ». Pendant des semaines, il avait vu entrer et sortir de réunions ces jeunes gens surexcités. Les conversations fiévreuses autour de la machine à café s’arrêtaient le temps qu’il se serve et reparte. On ne lui avait demandé son aide qu’une seule fois, lorsqu’il avait fallu trouver une cale pour la photocopieuse couleurs qu’on avait louée pour l’occasion.

Le premier grain de sable dans les rouages de cette aventure conduite « à l’énergie » par un Mathieu Caron déchaîné, fut incarné par une femme de quatre-vingt treize ans.

- Benoît fait chier avec sa mère… ! avait hurlé Caron la veille au soir. Elle aurait pu choisir un autre moment pour claquer, merde !

Benoît occupait, chez M & P, un poste de Responsable Stratégique. Personne ne savait réellement pourquoi sa présence à la réunion avec Zacharian était si importante aux yeux de Caron. Mais on s’était vite habitué, dans son entourage, à comprendre que ses décisions répondaient à une logique supérieure échappant au commun des mortels. Caron avait regardé longuement par la fenêtre puis il s’était retourné et avait regardé autour de lui. Son regard était enfin tombé sur Patrick Delambre. Le coup fut si soudain que Patrick eut envie de se retourner pour voir qui Caron pouvait ainsi fixer.

- Bon, avait alors dit le patron d’une voix empreinte de lassitude, Patrick, tu viens à sa place.

Ignorant absolument tout de ce projet, Patrick ne savait pas très bien ce qu’il devait faire mais Caron l’avait aussitôt rassuré.

- On a dit qu’on serait cinq alors on sera cinq. Tu viens mais tu fais le mort. Evidemment, tu n’interviens pas… OK ?

- Evidemment, OK, avait assuré Patrick.

Il en était donc là et il avait tenu parole : il n’avait pas dit un mot.

Depuis le début de la réunion, l’effacement visible de Patrick avait semblé intriguer Abel Zacharian. Peut-être parce que cet homme, qui pouvait avoir à peu près son âge, faisait tache au sein de cette équipe de trentenaires fringants. Peut-être parce que, contrairement aux autres, il donnait l’impression de se foutre totalement de l’issue de la réunion, Zacharian, à deux reprises, avait tourné son fauteuil vers lui et l’avait scruté. Patrick Delambre s’était contenté de lui sourire avec aménité, de l’air d’un régisseur de coulisse convaincu que le spectacle sera excellent.

Les cadres de M & P, chacun responsable de la présentation d’un projet, s’étaient déjà succédé à quatre reprises.

Christophe Cézaire avait commenté avec un enthousiasme ébouriffant les vertus d’un « week-end de survie dans une île du Pacifique » que Zacharian avait balayé d’un revers de main. Stéphane Brochant avait fait valoir avec calme et assurance les avantages considérables d’un « concours d’enrichissement organisé dans les salles de jeux de Las Vegas » que Zacharian avait immédiatement qualifié de « hors sujet ». Après quoi, Aurore Morangis s’était lancée dans la démonstration qu’une « expérience d’autoconservation collective dans un squat de Harlem » condensait tous les avantages attendus d’une épreuve managériale digne de ce nom… Zacharian avait attendu la fin du sketch pour décréter : « Je ne vous ai pas demandé un gadget, je vous ai demandé un projet… »

Et Abel Zacharian, à ce moment, avait soudain semblé pressé. Il avait commencé à se tourner et se retourner dans son vaste fauteuil. Pour Patrick, c’était un signe sans équivoque. Pour Zacharian, la messe était dite. Ces gars de M & P n’étaient pas à la hauteur de ses attentes. Il avait hâte de lever le camp.

Mathieu Caron s’était placé en ultime recours. C’est à lui que revenait la lourde tâche de remporter la victoire puisque ses trois collaborateurs avaient échoué un à un.

Lorsqu’il le vit se lever, Patrick lui trouva une petite mine. Difficile de retrouver dans le jeune homme pâle et nerveux qui allumait le vidéoprojecteur, le jeune et dynamique patron de M & P qui l’avait reçu quelques semaines plus tôt pour lui annoncer son prochain licenciement.

Caron avait à peine ouvert la bouche lorsque Zacharian releva sa manche pour regarder sa montre. Instinctivement, Patrick baissa la tête et plissa les yeux en attendant l’arrivée du missile.

- En deux mots, demanda Zacharian d’un ton excédé, c’est quoi, votre truc ?

- Une épreuve de licenciement ! annonça Caron avec force.

Toute sa capacité de conviction semblait contenue dans ces quatre mots. Zacharian ferma les yeux.

- Vous pensez vraiment leur faire peur avec ça ? demanda-t-il enfin.

- Leur faire peur… c’est-à-dire…

- Oui, leur faire peur. C’est bien de ça qu’il s’agit, non ?

- Eh bien, le licenciement… commença Caron avec gravité, est toujours une épreuve et pour des…

- Ils vont négocier. Et après… ?

- Pardon ?

- Je dis : vous menacez de les virer, ils vont négocier leurs indemnités et qu’est-ce que nous aurons appris d’eux ? Notre secteur d’activité est névralgique, stratégique, politique, économique, il est tout ce que vous voulez. En tout cas, il est essentiel. J’ai besoin de savoir si ces cadres sont capables de sang-froid, de courage, d’initiative. Je veux mesurer leur résistance aux chocs parce qu’elle doit être vingt fois supérieure à la moyenne… Et vous voulez les menacer de licenciement ? Ils savent qu’ils ne seront jamais licenciés. Ce n’est même pas pensable. Au niveau où ils sont, ils restent chez Dex-xia et ils progressent ou je les vire et je fais en sorte qu’ils ne retrouvent pas de boulot avant des décennies. Vous avez tort de les prendre pour des cons.

Zacharian regarda un à un les quatre cadres de M & P et ajouta :

- Vous êtes totalement à côté de la plaque.

Zacharian se lève.

Il règne dans la salle un silence sépulcral. L’échec est accablant, la banqueroute totale. Pour les quatre jeune gens, M & P vient de mourir sous leurs yeux et de leurs propres mains.

Zacharian enfile son manteau et se sert un verre d’eau minérale.

Il est de dos.

Patrick trouve qu’ainsi, il ressemble à Spencer Tracy. Il doit être le seul à connaître ce nom-là. Spencer Tracy. Affaire d’âge. Tiens, l’âge, justement. Les quatre trentenaires, naufragés, muets de stupeur et de honte, regardent eux aussi le dos puissant d’Abel Zacharian se courber puis se redresser. L’éternité entière semble appartenir à cette silhouette massive : à leurs yeux, il n’a jamais été aussi puissant parce qu’ils n’ont jamais eu un tel sentiment d’échec. Patrick sent poindre en eux le syndrome de Stockholm : cet homme qui vient de les fouler au pied, qui demain va faire exploser le peu de réputation dont ils disposaient, ils le respectent parce qu’ils ressentent étrangement qu’il a raison. Ils regardent son dos et de manière irrationnelle, sa puissance de destruction les écrase : parce qu’ils se haïssent, ils se sont mis subitement à l’aimer. Ils acceptent la mort que cet homme leur promet parce que sa grandeur donne une couleur héroïque à leur propre mort.

Personne ne comprendra jamais ce qui a pris à Patrick Delambre à cet instant-là.

Et Patrick lui-même, moins encore que les autres.

Il regarde le large dos de Zacharian qui tend le bras pour poser son verre.

- Ce qu’on devrait organiser pour eux, c’est une prise d’otages… dit Patrick.

Ça n’est pas sorti malgré lui mais vraiment contre lui. Il sent, instantanément, avec une certitude absolue, que chaque syllabe qu’il vient de prononcer est la pire connerie dont il a jamais été capable.

Simplement, c’est sorti.

Zacharian est totalement immobile. Il se tourne avec une lenteur terrible. À cet instant, n’importe qui pourrait comprendre ce que c’est qu’une religion révélée, ça doit ressembler à ça : une sidération collective.

Zacharian se retourne face au groupe.

Patrick s’aperçoit à ce moment qu’il porte un manteau à longs poils, qui serait ridicule sur n’importe qui. Mais revêtu de ce truc, Zacharian donne l’impression d’être le chef d’une sorte de tribu sauvage, un maître de guerre.

Zacharian le regarde dans les yeux.

- Ça, c’est ex-cel-lent ! lâche-t-il lentement comme s’il se parlait à lui-même. C’est exactement ça que je veux.

Il pointe son index vers Patrick et dit :

- Et c’est vous qui allez le faire. 

Le début : seconde version

Le repas était commencé depuis une demi-heure à peine quand les choses se mirent subitement à vriller. Il avait suffit d’un mot et Patrick s’était soudain désuni. Un mot maladroit en avait entraîné un autre, calamiteux, et de fil en aiguille… Patrick pensa d’abord que c’était à cause de Laura, cette fille d’une beauté stupéfiante que le hasard avait placé en face de lui. Un visage parfaitement triangulaire, un regard d’un bleu fluide, une blondeur inouïe… Il n’osait même pas l’imaginer nue et il ne pensait qu’à ça. Cette fille était un aimant. Heureusement, cette perfection avait son défaut : lorsqu’elle souriait, le visage de cette fille captivante se transformait instantanément. La lèvre supérieure se retroussait comme une babine et dessinait un vilain pli de chaque côté de la bouche. Elle devenait aussitôt une autre personne, franchement moche. Cette beauté semblait intemporelle, abyssale. Dès qu’elle souriait, c’était votre voisine de palier. D’une certaine manière, c’était presque rassurant. Le malheur, c’est qu’elle restait belle presque tout le temps parce qu’elle souriait peu. Depuis qu’elle était arrivée, Patrick avait déployé des trésors d’énergie pour ne pas la regarder en permanence. Moyennant quoi, arrivé au plat principal, il était déjà mort de fatigue.

Ils étaient six autour de la table : Patrick et sa femme Nicole, Jean-Pierre et Marianne, des amis de toujours (en fait, ils s’étaient connus pendant leurs vacances en Égypte quatre ans auparavant mais garder des relations quatre ans, ça semblait une éternité), Jérôme, un ami d’enfance de Nicole (un vrai, celui-là). Et cette Laura infernale et froide qui l’accompagnait et qu’autour de la table, chacun faisait semblant de ne pas remarquer. Le genre de fille que la moitié de l’humanité déteste et que l’autre moitié désire avec la même intensité. Mais entre gens civilisés, ce sont des choses qu’on fait semblant de ne pas voir, comme si la collègue de bureau pouvait être un top modèle sans que personne s’en émeuve. Patrick était déjà passablement nerveux à cause du lendemain mais vraiment, ce dîner n’arrangeait rien.

Jean-Pierre, lui, n’était pas un homme délicat. Électrisé par la présence de la jeune femme, il n’avait pu s’empêcher d’aborder la question qui le taraudait.

- Le sondage est formel, déclara-t-il. 14% des hommes sont adeptes de la sodomie mais seulement 9% des femmes. Alors moi, je pose la question : les 5% d’hommes en trop, ils le font avec qui ?

Par chance, la soirée était déjà lancée, les apéritifs avaient déjà fait leurs ravages et chacun était prêt à montrer qu’il n’avait aucune réserve sur ce genre de sujet. Il semblait agréablement sous-entendu entre tous que les femmes réunies ce soir-là faisaient évidemment partie des 9%. Un court vent de panique flotta néanmoins autour de la table. Quand on commençait sur ce registre, la suite des événements échappait à toute prédiction. Plusieurs s’interrogèrent silencieusement sur le cas de Laura. Jérôme, son compagnon, plus hypocrite que jamais, prit l’air de quelqu’un qui ne sait absolument pas de quoi il retourne.

- À mon avis, décréta Marianne, ils le font tout seul.

Cette fille avait un don pour ça. Déjà en Égypte… Toujours à côté. Quand il y avait une connerie à dire, personne ne pouvait arriver avant elle. Jean-Pierre, lui, accueillait toujours les énormités de son épouse avec une sérénité d’handicapé. On fit mine de rire mais la fusée était éteinte. Nicole demanda si quelqu’un voulait reprendre du riz.

C’était un dîner de cadres. On se mit à parler boulot. Charge de travail, responsabilités, démotivation des salariés, exigences des directions… Jusqu’au moment où Patrick commença à vriller, la conversation allait son train tranquille et prévisible. Jean-Pierre était expert juridique dans une compagnie bancaire. Son truc, c’était le droit,. Au point qu’il n’avait jamais fait la différence entre ce qui est légal et ce qui est légitime. « Les textes » - c’était l’une de ses expressions favorites - passaient avant tout, expliquaient tout, justifiaient tout.

- Ce type, expliquait-il, a commencé son droit et la première chose qu’il a faite, c’est… vous savez quoi ?

Personne ne savait.

- Il a attaqué sa fac en justice ! annonça-t-il avec admiration. Quinze jours après son inscription ! Il a comparé ses droits d’inscription avec ceux de l’année précédente et il a estimé que l’augmentation était illégale parce quelle n’était pas justifiée par une « augmentation significative des prestations offertes aux étudiants ».

Il partit ensuite d’un grand rire destiné à souligner la saveur de l’anecdote.

Patrick était déjà passablement tendu. Il ferma les yeux.

Jean-Pierre adorait ce genre d’histoire. Il fourmillait d’anecdotes où des patients gagnaient contre leur psychanalyste, où des mères de famille attaquaient leurs enfants. Dans certaines variantes, les clients gagnaient contre leur superette où se faisaient rembourser une contravention par un fabricant automobile. Le summum, pour lui, résidait dans les situations où les usagers gagnaient contre l’administration. Ici, la SNCF était condamnée pour un horodateur en panne, là le fisc était contraint de rembourser le timbre ayant servi à une déclaration d’impôts, ailleurs l’Education Nationale perdait contre un parent d’élève qui, ayant effectué un comparatif des notes entre les élèves, estimait que son fils avait été lourdement discriminé dans une dissertation sur Voltaire. La jubilation de Jean-Pierre était proportionnelle à la futilité du prétexte. Il démontrait ainsi que le droit permettait de renouveler à l’infini la juste lutte de David contre Goliath. Selon lui, il y avait quelque chose de grandiose dans ce combat. Le droit, c’était le bras armé de la démocratie.

- Moi, je trouve ça inquiétant, commenta Nicole.

Jean-Pierre se resservit un verre de Saint-Joseph, visiblement ravi d’être à l’origine d’une conversation passionnante dans laquelle sa théorie allait démontrer son indiscutable supériorité.

- Au contraire, dit-il doctement. C’est rassurant de savoir qu’on peut gagner même si on est le plus faible !

- Ça veut dire que tu peux m’attaquer parce que tu trouves que la blanquette manque de sel ? dit Patrick

- Elle manquait de sel ? demanda Nicole.

- C’est un exemple.

- Tu pourrais choisir autre chose.

- Pour la blanquette, ça me semble un peu difficile, consentit Jean-Pierre. Mais c’est le principe qui compte.

- Moi, c’est justement le principe qui me gêne, reprit Patrick. Je le trouve complètement con.

- Patrick… tenta Nicole en posant sa main à plat sur la sienne.

- Quoi, « Patrick » ?

Il était vraiment énervé mais personne ne comprenait pourquoi il l’était à ce point.

- Tu as tort, reprit Jean-Pierre qui n’était pas homme à abandonner un sujet quand il se sentait de première force. Cette histoire démontre que n’importe qui (il appuya sur le « n’importe qui » pour que chacun prenne conscience de l’importance de la conclusion), absolument n’importe qui peut gagner s’il a suffisamment d’énergie pour le faire.

- Gagner quoi ? demanda soudain Jérôme pour calmer le jeu.

Sa voix était basse. Le genre de type qu’on écoute. Tout le monde se tourna vers lui.

- Eh bien, bredouilla Jean-Pierre qui ne s’attendait pas à une attaque aussi basse, eh bien, gagner…

- Autant d’énergie pour un timbre ou pour 30 euros de frais d’inscription, je doute un peu de l’intérêt…

Jérôme, lui, était un homme d’action. Il gagnait beaucoup d’argent, se déplaçait avec des filles toutes aussi sublimes que Laura. Il ne faisait pas de théorie.

Sa réussite, aux yeux de tous, était un modèle. À la tête d’une modeste fortune héritée de son père, il avait feignassé dans plusieurs facs et dans plusieurs jobs, attendant patiemment que s’offre l’opportunité idéale et il l’avait trouvée, 5 ans plus tôt, dans un café de l’Avenue Trudaine. À l’instant de payer sa consommation, son regard était tombé sur le billet qu’il tendait au garçon et une idée de génie l’avait transpercé comme une révélation. Moins de deux mois plus tard, armé d’une étude qu’il avait fait réaliser par un institut spécialisé dans les enquêtes épidémiologiques, il pouvait démontrer que les billets de banque et les pièces de monnaie, qui, par définition, passent entre toutes les mains, recèlent, en moyenne, plus de soixante dix sortes de germes, microbes et bactéries différentes. En clair, expliquait-il, chacun, en faisant ses courses, tripote quotidiennement des objets qui sont un déni à tout effort de santé publique. À lire son étude, il semblait beaucoup moins dangereux de se torcher avec ses doigts que de payer avec un billet de vingt euros. La démonstration sut convaincre deux banques, un laboratoire pharmaceutique et une attachée de presse particulièrement fringante. Quatre mois plus tard, Jérôme faisait homologuer un appareil de désinfection des pièces et des billets destiné à n’importe quel commerçant, une machine sèche qui bombardait des photons ou des neutrons ou des micro-ondes peut-être, personne n’en savait rien au juste, peut-être même rien du tout, ce qui n’avait d’ailleurs aucune importance puisque l’appareil fonctionnait avant tout sur la croyance de ceux qui l’utilisaient. La campagne de presse fut un triomphe. Les journaux s’arrachèrent l’étude, Jérôme brilla de tous ses feux dans le rôle du membre de la société civile que la santé de ses contemporains inquiète au plus haut point. Les consommateurs commencèrent à regarder leur porte-monnaie comme une bombe à retardement et moins de six mois plus tard, treize mille commerçants montraient à leurs clients qu’ils avaient le sens des responsabilités. On vous rendait une monnaie propre, nettoyée sous vos yeux en quelques secondes par le miraculeux « Moneyclean ». À la fin de l’année, l’appareil qui coûtait moins de trente euros mais se commercialisait à plus de quatre-vingt s’était vendu à deux cent soixante quinze mille exemplaires et le brevet était acheté par plus de vingt pays qui totalisaient déjà, à eux tous, près d’un million de ces machines que l’on pouvait d’ores et déjà considérer comme l’une des plus belles conneries dont accoucherait jamais l’époque hypermoderne.

Jérôme avait gagné des sommes astronomiques et, bien que personne ne le dise ouvertement parce que ça aurait semblé insupportablement machiste, le physique des filles qui l’accompagnaient s’était mis à grimper dans l’échelle du sublime à la vitesse où sa fortune s’amplifiait.

Entre Jean-Pierre, qui s’enorgueillissait de vivre dans un pays où chacun pouvait attaquer en justice son colocataire et Jérôme qui bâtissait un empire sur la paranoïa contemporaine, Patrick avait l’impression de dîner avec une sacrée bande de salopards. Sans compter lui-même dont le prochain exploit pourrait figurer, sans conteste, au palmarès des plus belles saloperies que l’entreprise moderne permettrait d’enfanter.

Et c’est justement peu après ce constat que Patrick se tira une première balle dans le pied.

Nicole, que la discussion agaçait, venait d’apporter le fromage quand quelqu’un parla du week-end, sujet de conversation qui souligne indiscutablement la baisse d’énergie dans les dîners entre amis.

- Le week-end, tu parles, dit Nicole. Patrick part demain. Il travaille lundi…, ajouta-t-elle l’air de dire : ça me dépasse.

- Des clients…, hasarda Patrick devant l’incrédulité générale.

- Un lundi de Pâques ? s’écria Jean-Pierre en faisant mine de s’étrangler avec le Saint-Joseph.

- Ils s’en foutent, ils sont musulmans.

C’était sorti comme ça. Une sorte de réflexe.

- Ah bon ? dit Nicole. Je croyais que c’était des Américains… ?

D’ordinaire Patrick trichait plutôt bien – dans son métier c’était même indispensable : il s’occupait de management - mais à Nicole, il n’était jamais parvenu à mentir réellement. Elle était de ces femmes qui voient immédiatement quand quelque chose ne va pas. S’il changeait la place d’un objet, au premier pas dans la pièce elle le repérait. La seule fois où Patrick l’avait trompée, bien des années auparavant, (les enfants étaient encore jeunes), elle l’avait décelé le soir même. Il avait pourtant pris toutes les précautions. Elle n’avait rien dit mais la soirée avait été lourde. Au moment de se coucher, elle s’était contentée de le regarder en disant d’un air fatigué :

- Patrick, on ne va pas rentrer dans ça, quand même…

Puis elle s’était lovée contre lui dans le lit. Ils n’avaient jamais échangé un mot de plus sur le sujet. Alors, le voir rougir ce soir-là, sembla lui faire comme un précipité chimique.

- Ils sont peut-être Américains ET musulmans, tenta Jérôme. Ça arrive. C’est plus rare mais ça arrive.

Il n’en fallait pas plus pour faire dévisser Patrick.

- Ils sont Américains, dit-il avec assurance. Ce sont les autres qui sont musulmans…

Personne ne comprit qui pouvaient bien être ces « autres » mais tout le monde sentit que Patrick lui-même serait incapable de l’expliquer.

- Quand même, un lundi de Pâques…, dit Marianne la tête basse, comme si elle monologuait avec son reste de blanquette. Même pour des Américains musulmans…

C’est peut-être ça qui sauva Patrick. C’est l’avantage avec la connerie, ça sidère, on n’arrive pas vraiment à y croire. Ça plonge tout le monde dans un gouffre. La seconde fusée mouillée percuta le sol avec un bruit sinistre. Patrick resservit du Saint-Joseph.

Il regarda sa femme à la dérobée et il eut soudain l’intuition qu’elle avait une longueur d’avance. C’était assez inexplicable. Il avait menti, elle le savait mais quelque chose en elle avait compris que ce n’était pas une affaire de femme. Elle avait l’air de le plaindre. Pourquoi avait-il menti à ce sujet ? Il le savait. Parce que c’était quelque chose de moche. Parce qu’au début, il avait eu honte et que depuis quelques jours, il avait peur.

C’est à ce moment-là que son portable sonna.

Il l’avait laissé dans la poche intérieure de sa veste. Ce qui aurait pu être une porte de sortie fut un précipice. Il se leva d’un bond, rattrapa son verre à la volée et fit tomber sa chaise. Dans son désarroi, il saisit son portable et décrocha.

- Bonsoir M. Delambre. C’est Desmaretz. Désolé de vous déranger. J’espérais que vous seriez sur répondeur…

- C’est qui ? demanda Nicole.

- C’est… pour Lundi… bafouilla Patrick.

Il tenta une manœuvre de contournement de la table mais se prit les pieds dans sa chaise renversée. Il se rattrapa à la bibliothèque. Tout le monde le regardait.

- Demain, ce sera un peu plus tard, dit sobrement Desmaretz. Plutôt 17 heures. À cause des armes, je vous expliquerai… Mais je peux quand même vous rassurer : j’ai trouvé exactement ce qu’il nous faut.

- Ah… balbutia Patrick.

- Je pense que nous serons beaucoup plus efficaces, conclut Desmaretz. À demain. Désolé pour le dérangement…

Puis Patrick entendit un déclic. Absurdement, sans savoir pourquoi, il fit comme s’il avait encore son interlocuteur au téléphone.

- Bien… dit-il en gagnant le vestibule.

Dans son dos, les conversations reprirent timidement. Arrivé à la porte de sa chambre, incapable d’articuler la moindre phrase, Patrick ajouta une série de OK, OK, OK qui se voulait rassurante. Puis il enfouit le téléphone dans sa poche.

Il regarda la chambre un long moment mais sans la voir. Comme assommé. Parce que si ses yeux, à cet instant précis, étaient incapables de rien discerner, son esprit, lui, percevait avec une acuité affolante l’étendue de la catastrophe qui s’annonçait avec certitude et à laquelle il ne pouvait plus rien opposer.

« Mon Dieu, se dit-il saisi d’un accablement terrible. Dans quelle merde je me suis fourré… ».

2

Alexandre Desmaretz reposa son portable par terre, regarda sa montre et reprit sa tâche.

- M. Delambre est TRES nerveux, dit-il en souriant.

- Moi, je le comprends, répondit Kader d’un ton nettement plus grave. En fait, ajouta-t-il en levant la tête, il n’y a que vous, je crois, qui prenez ça…

Il chercha le mot.

- Avec légèreté, proposa Desmaretz toujours penché sur le câblage.

- Voilà, dit Kader. Avec légèreté.

- Passe-moi le petit fer à souder, demanda Desmaretz en tendant la main ouverte.

Les deux hommes étaient agenouillés sur le sol plastifié. Une boîte à outils, très organisée, dénotant l’homme d’expérience, était ouverte à côté d’eux. Desmaretz regarda tour à tour les quatre moniteurs vidéo alignés le long de la cloison de la salle de réunion. Il eut l’air satisfait de son travail et se releva en posant les mains sur ses genoux et en exagérant un soupir de soulagement.

Déplié, il devait mesurer plus d’1 m 90 et sa masse musculaire semblait comme compactée. Il avait 54 ans et une manière très fluide de se déplacer. L’impression qu’il donnait de puissance et de sérénité tenait sans doute aussi à ce qu’il souriait peu.

À côté de lui, Kader, qui pourtant n’avait jamais semblé petit, paraissait presque fluet. C’était un garçon d’une trentaine d’années, à la peau basanée, aux dents incroyablement blanches.

Lors de leur première rencontre, dans un café des Abbesses, Desmaretz s’était contenté d’écouter les réponses de Kader avec un vague sourire, difficile à interpréter. Pour décrocher le job, il fallait réunir deux conditions : avoir les nerfs solides (Kader avait été international junior de karaté, il savait maîtriser son stress dans les grandes circonstances) et parler couramment l’arabe (qui était sa langue maternelle). Desmaretz avait finalement posé très peu de question. À la fin, il s’était contenté de dire : « Ça va aller. Si vous êtes toujours d’accord…»

Vingt minutes plus tard, Kader s’étonna que Desmaretz lui règle le tiers immédiatement en liquide.

- Et si je partais avec l’argent ?

Desmaretz se contenta de sourire et pour la première fois, Kader comprit que cet homme avait quelque chose de redoutable. Il s’était présenté comme un ancien flic de la DGSE. Kader savait que c’était quelque chose du côté de l’espionnage ou du contre-espionnage ce qui, pour lui, revenait à peu près au même. Il posa alors toute une série de questions auxquelles Desmaretz répondit avec calme. Ce type connaissait bien son affaire. Le premier rendez-vous de travail devait se tenir deux jours plus tard. Il nota l’adresse, un immeuble dans le 8ème arrondissement et sortit de l’entretien avec une enveloppe pleine de billets de 100 euros. De sa vie, il n’avait jamais tenu une pareille liasse.

Et comme convenu, ce samedi, à la tombée de la nuit, Kader s’était présenté devant l’issue de secours d’une tour de la Défense, à l’angle d’une dalle désertique battue par le vent. À l’heure exacte, la porte s’était entr’ouverte et Desmaretz l’avait fait entrer. Kader lui avait serré la main sans un mot et l’avait suivi dans un labyrinthe, passant, au sous-sol, par une impressionnante salle de climatisation puis par une série de couloirs après quoi les deux hommes avaient grimpé silencieusement 13 étages par les escaliers. Arrivé en haut, Desmaretz n’était toujours pas essoufflé. De là, ils gagnèrent, toujours silencieusement, une grande salle de réunion. Dans une des cloisons était aménagée une large baie vitrée donnant sur le couloir mais le store avait été tiré. Dès qu’ils furent entrés, porte fermée, Desmaretz expliqua qu’ils allaient recâbler les deux caméras d’angle de cette pièce (que Kader n’avait d’ailleurs pas remarquées) ainsi que les deux caméras d’un bureau voisin pour faire converger les images sur les moniteurs qu’ils installeraient dans un bureau situé à l’autre extrémité du couloir. Desmaretz travaillait vite, d’une main sûre et Kader s’était montré un assistant rapide et appliqué. Moins d’une heure plus tard, une salle de contrôle était équipée avec quatre moniteurs. Les nouveaux câbles circulaient discrètement dans les cloisons.

- Mais… elles étaient reliées au poste des vigiles, en bas ? demanda Kader en désignant les caméras d’angle.

- Non, celles-ci ne sont actives que lorsque le bâtiment est actif. C’est un bâtiment « intelligent » ajouta-t-il en souriant enfin. La preuve…

Desmaretz ouvrit alors deux coffres en aluminium dont Kader se demanda de quelle manière il avait pu les apporter jusqu’ici. Du premier, il sorti quatre combinaisons noires, autant de cagoules et quatre paires de tennis, noires elles aussi. Du second, il tira quatre pistolets Smith & Wesson et deux petites mitraillettes Uzi. Il en tendit une à Kader qui la trouva étonnement légère. Puis Desmaretz, monté sur une table, entreposa le tout dans le faux plafond. Quand il redescendit, il essuya ses traces de pas avec un mouchoir qu’il remit dans sa poche.

Vers 21 heures, les deux hommes reprirent les couloirs. Arrivé à la porte de secours, Desmaretz fit passer Kader devant lui et referma avec précaution. Après quoi il se contenta de lui serrer la main avec un vague sourire, sans même lui rappeler leur rendez-vous du lendemain. Il était sûr de son coup. Il s’éloigna d’un pas rapide et disparut bientôt à l’angle de la dalle toujours battue par un vent glacial.

Kader partit dans l’autre direction. Arrivé devant la station de métro, il se retourna et considéra un instant l’environnement désolé de ce quartier d’affaires. L’esplanade babylonienne dénudée ressemblait à un décor de jeu vidéo. Kader leva les yeux vers le sommet de tours et observa un moment l’immense enseigne d’un bleu électrique de la compagnie Eixxo.

3

Nicole ne dormait pas. Patrick faisait semblant, ce qui était parfaitement inutile. Vers deux heures du matin, elle se lança.

- Tu me racontes ? demanda-t-elle.

- C’est rien, répondit Patrick en oubliant qu’il faisait semblant de dormir. Le boulot…

- Je me doute que c’est le boulot. Mais pourquoi tu ne m’en parles pas ? C’est la réunion de lundi ?

- Oui, c’est un gros truc. Normal d’être inquiet…

- Il y a qui ?

- Caron, Brochant… les habituels… Et Marcan…

Ces noms, Nicole les connaissait sans avoir jamais pu mettre un visage dessus. Leur vie était ainsi peuplée de noms, les relations de travail de l’un, de l’autre. Ils se racontaient leurs vies professionnelles, leurs problèmes et parlaient de ces gens comme s’ils faisaient partie de leurs relations communes. D’une certaine manière, tous ces noms sans visage avaient acquis une matérialité presque aussi tangible que les amis qu’ils recevaient régulièrement.

- C’est Caron qui t’inquiète ?

- Lui, les autres… Ils me font chier.

Patrick eu soudain envie de pleurer.

Il travaillait pour une entreprise de management et de formation, « Management & Performance », qui avait connu de meilleurs jours. Depuis l’arrivée de Mathieu Caron, ça se prononçait « èmandpii ».

Caron, était arrivé un an plus tôt, précédé d’une réputation contradictoire. Les rumeurs allaient bon train sur le caractère de ce type que personne n’avait jamais vu et pour cause : il avait fait la plus grande partie de sa jeune carrière aux USA, chez Gabler, Gabler & Woolf. Pour certains, c’était l’indice d’une compétence indiscutable (« Patrick… Ce type vient de chez GABLER ! » disait avec admiration Alain Fortunat qui fit partie de la première charrette), pour d’autres cette étiquette relevait du bluff pur et simple (« Tu parles… Un type vient de chez Gabler… » disait avec dédain Martine Lainé qui fit partie de la seconde).

Quoiqu’il en soit, le débarquement de ce jeune prodige avait secoué tout le monde aussi bien par sa soudaineté que par le degré de pouvoir dont il disposait dès son entrée en fonction. C’était comme si on lui avait donné les clés de la maison en lui disant de faire au mieux.

Dès son arrivée, Caron avait décidé que, pour « remonter au top », il convenait d’abord de « resculpter l’image » de l’entreprise. Il avait commandé une étude à une agence d’« identité corporate », validé un nouveau logo, fait passer au pilon les fournitures des deux prochaines années, réalisé une nouvelle plaquette de luxe, commandé un film d’entreprise destiné à « impacter la nouvelle image » et, sur sa lancée, reçu tous les cadres un à un, au terme de quoi il avait viré tout ce qui dépassait la limite des 42 ans, fut-ce de deux mois. Le chiffre laissa tout le monde dans l’expectative. « Ça doit être une sorte de croyance », s’était dit Patrick.

À l’issue de tous ses entretiens, Caron avait viré 14 personnes, placé sur de nouvelles orbites (en fait, des trous noirs, dans la plupart des cas) 3 cadres historiques et, au terme de « redéploiements transversaux », en avait embauché 6 nouveaux dont le salaire cumulé dépassait largement les économies réalisées grâce aux licenciements. On en avait profité pour procéder au nécessaire « toilettage nominal » : les départements s’appelaient maintenant Energie & Talents, Conduire & Performer, Positionnement & Stratégie, Engagement & Qualité. Le département formation auquel appartenait Patrick répondait maintenant au doux nom de Dynamisme & Compétences et aucun nouveau cadre ne dépassait les 35 ans. Sauf lui.

Patrick se souvenait très bien de son entretien avec Caron.

Caron avait dit :

- C’est marrant comme prénom, ça, Patrick. Ça remonte aux années 50, non ?

Et aussitôt, en tapant sur son dossier :

- Bah oui : 1951… C’est bien ce que je disais…

À ce moment-là, Patrick avait senti que ce garçon était beaucoup moins crétin qu’on le disait. C’est-à-dire qu’il était beaucoup plus dangereux.

- Tu es quasiment de l’époque des Pères fondateurs… Quel boulot vous avez abattu pour faire cette boîte, quel boulot !

Le diagnostic de dangerosité se confirmait.

Caron était là depuis huit semaines et personne ne pouvait dire si être convoqué en premier ou vivre de longues semaines d’attente devait être considéré comme un signe positif. En fait, l’ordre de passage ne devait rien à la stratégie mais rien non plus au hasard.

- On peut faire des études, passer des diplômes, ok ? On peut tout mettre en tableur, ok ? la seule chose qui reste to-ta-le-ment irréductible, ok ? c’est l’intuition. On l’a ou on l’a pas.

- OK, répondit Patrick qui sentait vaguement que, dans l’esprit de Caron, il ne faisait pas partie de ceux qui l’avaient.

- Je vais être franc avec toi, Patrick, ok ? Je ne suis pas certain que tu disposes d’un potentiel actualisable dans la nouvelle stratégie.

Patrick était, depuis une douzaine d’années, chef du département « Communication et Médias » c’est-à-dire responsable des formations de cadres à la communication. Il animait lui-même des séminaires auprès de grandes entreprises et dirigeait toute l’activité de sous-traitance. Il était en effet plus économique de sous-traiter au coup par coup auprès de formateurs indépendants que d’embaucher à temps plein des formateurs dont il serait ensuite difficile de se séparer.

- OK, dit Patrick qui ne voulait pas apparaître mauvais joueur.

- Rien ne presse, ok ? (traduire : tu termines le marché encore juteux passé avec la Prévoyance), on va en reparler (je vais faire des propositions sur les indemnités qu’on devra lâcher), mais si, de ton côté, tu trouves une opportunité (On ne sait jamais. Un miracle…)…

- OK, dans ce cas, je te préviens tout de suite, compléta Patrick.

Caron le remercia par un sourire entendu.

Curieusement, la perspective d’être éjecté à 55 ans sans la moindre chance de retrouver un travail avant la retraite n’avait pas plongé Patrick dans le désespoir. Cela tenait sans doute au fait que l’échéance était encore lointaine et que dans ce cas-là, on y pense, malgré soi, de façon abstraite. Mais il y avait autre chose. Cette situation n’était pas une surprise. Il avait le sentiment confus de s’être jusqu’ici maintenu à flot par une sorte de miracle et que l’heure de vérité avait sonné.

Il était né dans l’immédiat après-guerre et faisait partie de cette génération qui n’avait jamais rien gagné ni jamais rien perdu. Une génération d’êtres moyens, d’éternels aspirants au bonheur. Pendant les Trente Glorieuses, à l’époque où tout était possible, seuls quelques-uns avaient saisi l’opportunité de s’enrichir. L’immense masse des autres, dont Patrick faisait partie, avait traversé ce temps dans l’émolliente torpeur des années Pompidou, élévation régulière du pouvoir d’achat et tranquille vertige de la consommation. L’œil fixé sur la réussite de quelques êtres rarissimes sélectionnés par le système pour leur médiocrité – afin que chacun puisse s’identifier – ils avaient eu le sentiment que là où d’autres avaient réussi, eux n’avaient fait que progresser. Pour permettre à tous de patienter pour entretenir leur foi en une société qui n’avait pas grand-chose à leur dire, le système avait inventé des stars et des mythes, des individus incarnant chacun une forme différente du désir moderne, comme dans un panel sociologique. Une star par désir répertorié dans le catalogue des attentes symboliques. De tout un peu et un peu pour tout le monde.

Mais lorsqu’étaient survenues les années de crise, ce qui avait été leur défaut - leur indécrottable inertie - devint leur première qualité : parvenant à flotter sur la crête, ils avaient réussi à conserver leur emploi – ou à en retrouver un -, et après avoir vu s’élever les élites sociales au-dessus d’eux, ils avaient vu tomber les victimes de la crise juste au-dessous. Somme toute, Patrick n’avait saisi aucune des opportunités proposées par les années florissantes alors que d’autres, comme Jérôme par exemple, étaient capables de s’enrichir, même dans les années économiquement les plus noires.

Patrick Delambre était un perpétuel élément en flottaison. Sa fin de carrière semblait synchrone avec la fin de sa génération. Ça tournait au médiocre.

Il avait encore quelques mois de répit. Alors que personne ne s’y attendait, la Prévoyance avait renouvelé son contrat pour un an et souhaitait que Patrick en reste le chef de projet.

Mais alors que la messe semblait dite, l’opportunité se présenta.

Elle s’appelait Eixxo.

Patrick n’avait pas réfléchi un instant, il avait foncé.

Et il était maintenant trop engagé pour reculer.

Nicole se serra contre lui. Un rapide coup d’œil au réveil lumineux leur confirma que la nuit allait être supersonique.

- Tout va bien se passer, dit Nicole. Tu es toujours inquiet dans les grandes circonstances et finalement tu t’en tires toujours très bien.

Comment lui dire que cette fois-ci, ça n’était pas du tout la même chose ?

Le début : troisième version

Patrick avait l’impression que sa valise était prête mais pas tout à fait. Il essayait désespérément de se rappeler ce qu’il emportait normalement pour un voyage professionnel mais son cerveau tournait à vide, rien à faire, il ne parvenait pas à aligner deux idées et se répétait sans cesse les mêmes mots, en boucle (trousse de toilette, chaussettes, chemises, dossiers…) au point que ces mots se vidaient de leur substance, même une trousse de toilette, à force d’aller et de virer dans la chambre, il ne savait plus vraiment à quoi ça ressemblait et quels dossiers emporter ? quelles chemises ? alors il repartait vers la salle de bain, se mettait à la recherche de quelque chose qui ressemblerait à un dossier ou à une trousse de toilette ou à une chemise mais son regard tombait sur la pochette de rasoirs jetables et, fort de ce succès, muni de ce trophée dérisoire, il repartait vers la chambre en répétant de nouveau les mêmes mots (trousse de chaussettes, chemises, dossiers…)…

- Tu m’as quand même l’air sacrément paumé… lâcha Nicole.

Patrick et elle contrastaient en tout ce dimanche-là. En costume, cravaté jusqu’au menton, chaussures cirées, affairé, il courait d’une pièce à l’autre tandis qu’elle le regardait tranquillement en sirotant son café, négligemment adossée à la rampe de la mezzanine qui dominait le salon. Elle avait passé son dimanche entier en peignoir. Ça lui arrivait de temps en temps, surtout en hiver, quand elle n’avait aucun projet pour la journée. Patrick la trouva belle, ou désirable, enfin il eut une furieuse envie de la sauter. Le sexe avait toujours été pour lui un puissant antidépresseur. Mais il était sensé ne pas avoir le temps. Nicole lui adressa un sourire entendu.

- T’as pas le temps, mon amour, je regrette…

Et comme si elle voulait le soulager de sa présence, elle quitta la barre d’appui, d’un coup de rein très souple et descendit l’escalier en disant :

- Si tu veux que je t’aide à vérifier ta valise…

Il répondit « non, non » et se sentit soudain soulagé de n’être plus observé. Il retourna à la chambre, se planta devant le lit sur lequel la valise ouverte ressemblait à une immense bouche prête à le dévorer et il fit un intense effort de concentration. Il avait sans doute oublié des tas de trucs mais son degré de maîtrise était à son maximum. Alors il ferma la valise d’un geste définitif. Sa pression interne descendit instantanément de 18 bars. Il n’était pas encore parti mais il était déjà épuisé. Il s’avança jusqu’au couloir, posa sa valise contre le parapet de la mezzanine et prêta l’oreille. Nicole était dans la cuisine. Il ne saurait jamais pourquoi il avait eu besoin de faire ça mais il le fit : il s’accroupit et sortit de la poche extérieure de la valise le pistolet que lui avait remis Desmaretz. Ce geste était sans doute le signe d’une dernière hésitation, une sorte d’ultime appel à la raison. Ce qui était totalement irrationnel parce que les jeux étaient faits, irréversiblement.

Desmaretz lui avait expliqué la différence entre un revolver et un pistolet. Le revolver, c’est quand il y a un barillet qui tourne, comme dans les westerns. Quand il n’y en a pas, c’est un pistolet. « Et on n’appuie pas sur la gâchette mais sur la détente… ». Patrick était là, dos à l’escalier, accroupi devant la valise, regardant entre ses mains le pistolet lorsqu’il entendit soudain Nicole remonter l’escalier. Il voulu le remettre rapidement dans la poche de la valise mais dans sa précipitation il ne parvint pas à trouver l’ouverture. Il grattait désespérément la surface mais en vain. Impossible de trouver l’ouverture. Pour essayer à deux mains, il posa le pistolet par terre. Derrière lui, Nicole arrivait déjà aux dernières marches et disait :

- Dis-moi… Il est a quelle heure, ton train, déjà ?

C’était trop tard. Il fit une dernière tentative désordonnée mais Nicole était sur le palier. Il se releva d’un bond, se courba sur le pistolet comme s’il avait soudain mal au ventre, fit trois pas et s’enferma dans les toilettes.

- Ça va pas ? demanda Nicole.

Patrick voulut répondre que si, que ça allait mais après avoir fermé le loquet il se retourna et perdit l’équilibre. Le pistolet tomba dans la cuvette avec un bruit terrible de métal lourd sur la porcelaine.

- Qu’est-ce qu’il y a ? appela Nicole. Patrick ? Ça va pas ?

- Si, bredouilla Patrick, c’est…

La voix de Nicole révélait une véritable inquiétude.

- Qu’est-ce qui est tombé ? Patrick ?

Il leva les yeux vers les trois étagères où l’on rangeait les rouleaux de papier toilette, les mouchoirs jetables, quelques produits de nettoyage et le fer à repasser.

- C’est… c’est le fer à repasser qui est tombé, dit Patrick.

Il avait tenté de donner à sa voix un ton détaché, comme s’il s’agissait d’une anecdote sans importance.

- Bah… demanda Nicole. Comment il est tombé ?

Patrick plongea la main dans l’eau de la cuvette mais le pistolet était coincé.

- Je sais pas comment il est tombé, moi, le fer à repasser ! J’en sais rien !

Il se mit à genou et, les deux mains dans la cuvette, il se mit à tirer pour le décoincer.

- Mais, dit Nicole toujours inquiète, tu t’es fait mal ?

- Non ! articula-t-il avec difficulté. Ça va… !

- T’es malade, mon chéri ? demanda Nicole.

- Noooon… ! dit Patrick en redoublant d’effort.

- Bah, on dirait, quand même…

À ce moment, le pistolet céda. Patrick se cogna l’arrière de la tête contre la porte. Il se fit, de l’autre côté de la porte, un silence médusé. Nicole semblait à court de question. Patrick tint l’arme au dessus de la cuvette pour l’égoutter. Allait-elle fonctionner maintenant ? Il n’y connaissait rien, lui. C’est imperméable, un pistolet ? D’une main il tira plusieurs fois sur le rouleau de papier toilette. Trois ou quatre mètres de papier se déroulèrent sur le sol. Il les chiffonna pour essuyer le pistolet puis jeta la boule de papier dans la cuvette et sans réfléchir, appuya sur le bouton de la chasse. Dès que la chasse d’eau se mit en route, il se mordit les lèvres. Cette chasse ne chassait rien. L’eau coulait doucement, sagement, mais s’il y avait trop de papier, ça tournoyait d’abord d’un air menaçant puis ça chutait d’un coup vers les abîmes et ça s’arrêtait net en bouchant le conduit… Patrick, effaré, regardait maintenant le niveau de l’eau monter dangereusement vers le bord.

- Chéri… ? demanda Nicole. Ça va ? T’es malade ?

La chasse d’eau s’arrêta brusquement. Le niveau de l’eau se stabilisa à quelques centimètres du bord. Sur le sol, le pistolet continuait de dégouliner d’eau sur le carrelage.

- Chéri…

- Je te dis que ça va, Nicole ! Arrête de me faire chier !

Il retira sa veste, remonta la manche de sa chemise jusqu’à l’épaule et plongea lentement le bras dans la cuvette pour tenter d’attraper le bouchon de papier.

- Excuse-moi, chérie… dit–il en tentant de tourner la tête vers la porte. Ça va aller…

À force de fouiller, il parvint à attraper une bourre de papier. Il tira vers lui. L’eau s’engouffra d’un coup avec un bruit sinistre.

- Tu es sûr que ça va ? demanda de nouveau Nicole.

Avant de redescendre sa manche de chemise, Patrick se leva, attrapa le fer à repasser et le plongea résolument dans l’eau. Des lambeaux de papier toilette qui tournaient à la surface se collèrent dessus lorsqu’il le retira. Patrick se mit à gratter avec ses ongles.

Puis il se décida à sortir. Il avait passé le pistolet dans sa ceinture et refermé sa veste pour le camoufler mais il devait rentrer son ventre et c’est une position qu’il ne pourrait pas maintenir bien longtemps.

- Ça va ?

Nicole le regardait avec inquiétude mais son regard passait derrière lui pour tenter d’apercevoir le fond des toilettes comme si elle espérait trouver là l’explication d’un mystère impénétrable. Patrick s’écarta. Nicole se précipita sur le fer à repasser dégoulinant d’eau qu’il avait posé sur l’abattant de la cuvette.

- Comment tu as fait ton compte ? demanda-t-elle en se retournant vers lui.

Mais il avait déjà empoigné sa valise et descendait l’escalier.

- Tu vas où ? demande-t-elle en le suivant dans l’escalier en tenant le fer à repasser à bout de bras.

- Je bois un jus et j’y vais, articula Patrick en tentant de maintenir sa pression abdominale.

Quelques secondes plus tard, ils étaient dans la cuisine. Elle le regardait siroter son café. Il eut soudain la certitude qu’elle avait une longueur d’avance. C’était assez inexplicable. Il mentait, elle le savait depuis le début mais quelque chose en elle avait compris que ce n’était pas une affaire de femme. Elle avait l’air de le plaindre. Il rougit.

D’ordinaire Patrick trichait plutôt bien – dans son métier c’était même indispensable : il s’occupait de management - mais à Nicole, il n’était jamais parvenu à mentir réellement. Elle était de ces femmes qui voient immédiatement quand quelque chose ne va pas. S’il changeait la place d’un objet, au premier pas dans la pièce elle le repérait. La seule fois où Patrick l’avait trompée, bien des années auparavant, (les enfants étaient encore jeunes), elle l’avait décelé le soir même. Il avait pourtant pris toutes les précautions. Elle n’avait rien dit mais la soirée avait été lourde. Au moment de se coucher, elle s’était contentée de le regarder en disant d’un air fatigué :

- Patrick, on ne va pas rentrer dans ça, quand même…

Puis elle s’était lovée contre lui dans le lit. Ils n’avaient jamais échangé un mot de plus sur le sujet. Alors, le voir rougir ainsi sembla lui faire une grosse impression. Elle ne dit rien et, gênée, elle tourna la tête brusquement vers la porte comme si quelqu’un s’apprêtait à entrer.

Pourquoi lui mentait-il ? Parce que c’était quelque chose de moche. Parce qu’au début, il avait eu honte et que depuis quelques jours, il avait peur.

Ils restèrent silencieux. Nicole le regarda à la dérobée.

Lui fit mine d’être concentré sur les heures à venir, le départ, le voyage, la réunion, le séminaire…

Pour eux, ce week-end-là n’avait aucune valeur particulière mais c’était quand même le week-end de Pâques. Et comme, de Pâques, Nicole s’en foutait totalement, elle en aurait presque oublié que Patrick allait rencontrer des clients. Des Américains.

- Un lundi de Pâques ? avait-elle demandé lorsqu’il lui en avait parlé, deux semaines plus tôt.

- Ils s’en foutent de Pâques, ils sont musulmans.

C’était sorti comme ça. Parfois la connerie, ça survient à la vitesse du réflexe.

- Ah bon ? dit Nicole. Ils sont Américains et musulmans ? C’est pas fréquent, ça, comme truc.

Il n’en fallait pas plus pour faire dévisser Patrick.

- Ils sont Américains, dit-il avec assurance. Ce sont les autres qui sont musulmans…

Nicole ne comprit pas qui pouvaient bien être ces « autres » mais elle sentit clairement que Patrick lui-même serait incapable de l’expliquer.

- Quand même, un lundi de Pâques…, lâcha-t-elle simplement. Même pour des Américains musulmans…

Mais elle n’alla pas plus loin. Le travail de Patrick était un sujet scabreux.

Il travaillait pour une entreprise de management et de formation, « Management & Performance », qui avait connu de meilleurs jours. Depuis l’arrivée du nouveau patron, on devait dire « èmandpii ». Ce nouveau patron, Mathieu Caron, était arrivé un an plus tôt, précédé d’une réputation contradictoire. Les rumeurs allaient bon train sur le caractère de ce type que personne n’avait jamais vu et pour cause : il avait fait la plus grande partie de sa jeune carrière aux USA, chez Gabler, Gabler & Woolf. Pour certains, c’était l’indice d’une compétence indiscutable (« Patrick… Ce type vient de chez GABLER ! » disait avec admiration Alain Fortunat qui fit partie de la première charrette), pour d’autres cette étiquette relevait du bluff pur et simple (« Tu parles… Un type vient de chez Gabler… » disait avec dédain Martine Lainé qui fit partie de la seconde).

Quoiqu’il en soit, le débarquement de ce jeune prodige avait secoué tout le monde aussi bien par sa soudaineté que par le degré de pouvoir dont il disposait dès son entrée en fonction. C’était comme si on lui avait donné les clés de la maison en lui disant de faire au mieux.

Dès son arrivée, Caron avait décidé que, pour « remonter au top », il convenait d’abord de « resculpter l’image » de l’entreprise. Il avait commandé une étude à une agence d’« identité corporate », validé un nouveau logo, fait passer au pilon les fournitures des deux prochaines années, réalisé une nouvelle plaquette de luxe, commandé un film d’entreprise destiné à « impacter la nouvelle image » et, sur sa lancée, reçu tous les cadres un à un, au terme de quoi il avait viré tout ce qui dépassait la limite des 42 ans, fut-ce de deux mois. Le chiffre laissa tout le monde dans l’expectative. « Ça doit être une sorte de croyance », s’était dit Patrick.

À l’issue de tous ses entretiens, Caron avait viré 14 personnes, placé sur de nouvelles orbites (en fait, des trous noirs, dans la plupart des cas) 3 cadres historiques et, au terme de « redéploiements transversaux », en avait embauché 6 nouveaux dont le salaire cumulé dépassait largement les économies réalisées grâce aux licenciements. On en avait profité pour procéder au nécessaire « toilettage nominal » : les départements s’appelaient maintenant Energie & Talents, Conduire & Performer, Positionnement & Stratégie, Engagement & Qualité. Le département formation auquel appartenait Patrick répondait maintenant au doux nom de Dynamisme & Compétences et aucun nouveau cadre ne dépassait les 35 ans. Sauf lui.

Patrick se souvenait très bien de son entretien avec Caron.

Caron avait dit :

- C’est marrant comme prénom, ça, Patrick. Ça remonte aux années 50, non ?

Et aussitôt, en tapant sur son dossier :

- Bah oui : 1951… C’est bien ce que je disais…

À ce moment-là, Patrick avait senti que ce garçon était beaucoup moins crétin qu’on le disait. C’est-à-dire qu’il était beaucoup plus dangereux.

- Tu es quasiment de l’époque des Pères fondateurs… Quel boulot vous avez abattu pour faire cette boîte, quel boulot !

Le diagnostic de dangerosité se confirmait.

Caron était là depuis huit semaines et personne ne pouvait dire si être convoqué en premier ou vivre de longues semaines d’attente devait être considéré comme un signe positif. En fait, l’ordre de passage ne devait rien à la stratégie mais rien non plus au hasard.

- On peut faire des études, passer des diplômes, ok ? On peut tout mettre en tableur, ok ? la seule chose qui reste to-ta-le-ment irréductible, ok ? c’est l’intuition. On l’a ou on l’a pas.

- OK, répondit Patrick qui sentait vaguement que, dans l’esprit de Caron, il ne faisait pas partie de ceux qui l’avaient.

- Je vais être franc avec toi, Patrick, ok ? Je ne suis pas certain que tu disposes d’un potentiel actualisable dans la nouvelle stratégie.

Patrick était, depuis une douzaine d’années, chef du département « Communication et Médias » c’est-à-dire responsable des formations de cadres à la communication. Il animait lui-même des séminaires auprès de grandes entreprises et dirigeait toute l’activité de sous-traitance. Il était en effet plus économique de sous-traiter au coup par coup auprès de formateurs indépendants que d’embaucher à temps plein des formateurs dont il serait ensuite difficile de se séparer.

- OK, dit Patrick qui ne voulait pas apparaître mauvais joueur.

- Rien ne presse, ok ? (traduire : tu termines le marché encore juteux passé avec la Prévoyance), on va en reparler (je vais faire des propositions sur les indemnités qu’on devra lâcher), mais si, de ton côté, tu trouves une opportunité (On ne sait jamais. Un miracle…)…

- OK, dans ce cas, je te préviens tout de suite, compléta Patrick.

Caron le remercia par un sourire entendu.

Curieusement, la perspective d’être éjecté à 55 ans sans la moindre chance de retrouver un travail avant la retraite n’avait pas plongé Patrick dans le désespoir. Cela tenait sans doute au fait que l’échéance était encore lointaine et que dans ce cas-là, on y pense, malgré soi, de façon abstraite. Mais il y avait autre chose. Cette situation n’était pas une surprise. Il avait le sentiment confus de s’être jusqu’ici maintenu à flot par une sorte de miracle et que l’heure de vérité avait sonné.

Il était né dans l’immédiat après-guerre et faisait partie de cette génération qui n’avait jamais rien gagné ni jamais rien perdu. Une génération d’êtres moyens, d’éternels aspirants au bonheur. Pendant les Trente Glorieuses, à l’époque où tout était possible, seuls quelques-uns avaient saisi l’opportunité de s’enrichir. L’immense masse des autres, dont Patrick faisait partie, avait traversé ce temps dans l’émolliente torpeur des années Pompidou, élévation régulière du pouvoir d’achat et tranquille vertige de la consommation. L’œil fixé sur la réussite de quelques êtres rarissimes sélectionnés par le système pour leur médiocrité – afin que chacun puisse s’identifier – ils avaient eu le sentiment que là où d’autres avaient réussi, eux n’avaient fait que progresser. Pour permettre à tous de patienter pour entretenir leur foi en une société qui n’avait pas grand-chose à leur dire, le système avait inventé des stars et des mythes, des individus incarnant chacun une forme différente du désir moderne, comme dans un panel sociologique. Une star par désir répertorié dans le catalogue des attentes symboliques. De tout un peu et un peu pour tout le monde.

Mais lorsqu’étaient survenues les années de crise, ce qui avait été leur défaut - leur indécrottable inertie - devint leur première qualité : parvenant à flotter sur la crête, ils avaient réussi à conserver leur emploi – ou à en retrouver un -, et après avoir vu s’élever les élites sociales au-dessus d’eux, ils avaient vu tomber les victimes de la crise juste au-dessous. Somme toute, Patrick n’avait saisi aucune des opportunités proposées par les années florissantes alors que d’autres étaient capables de s’enrichir, même dans les années économiquement les plus noires.

Patrick Delambre était un perpétuel élément en flottaison. Sa fin de carrière semblait synchrone avec la fin de sa génération. Ça tournait au médiocre.

Alors que personne ne s’y attendait, la Prévoyance avait renouvelé son contrat pour un an et souhaitait que Patrick en reste le chef de projet. Il avait encore quelques mois de répit mais rien de plus.

La messe semblait dite lorsque soudain l’opportunité se présenta.

Elle s’appelait Eixxo.

Patrick n’avait pas réfléchi, il avait foncé.

Et maintenant, plus l’échéance approchait, plus il était certain qu’il fonçait dans le mur. Tout droit. Et tout seul.

Comment avait-il pu penser un seul instant qu’il en sortirait indemne ? Vraiment, ça le dépassait…

Il en était là de ses réflexions silencieuses. Il leva les yeux vers Nicole qui lui adressa un sourire un peu douloureux. C’est à ce moment-là que son portable sonna.

Ce fut comme une décharge électrique. Patrick posa sa tasse précipitamment et senti aussitôt le pistolet glisser le long de sa ceinture. Il rentra son ventre et dégaina son portable.

- Bonjour M. Delambre. C’est Desmaretz. Désolé de vous déranger. J’espérais que vous seriez sur répondeur…

- C’est qui ? demanda Nicole.

- C’est… pour demain… bafouilla Patrick.

Il tenta une manœuvre de fuite mais se prit les pieds dans une chaise. Il adressa un petit signe de connivence à Nicole que lui-même trouva absolument raté. Il fit quelques pas jusque dans le salon comme absorbé par l’importance de la communication.

- Le rendez-vous aura lieu un peu plus tard, dit sobrement Desmaretz. Plutôt 19 heures. À cause des armes, je vous expliquerai… Mais je peux quand même vous rassurer : j’ai trouvé exactement ce qu’il nous faut.

- Ah… balbutia Patrick.

- Nous serons beaucoup plus efficaces, conclut Desmaretz. À demain. Désolé pour le dérangement…

Puis Patrick entendit un déclic. Absurdement, sans savoir pourquoi, il fit comme s’il avait encore son interlocuteur au téléphone.

- Bien… dit-il en gagnant le vestibule.

Dans son dos, il entendit Nicole rincer les tasses.

Arrivé à la porte de son bureau, incapable d’articuler la moindre phrase, Patrick ajouta une série de « OK, OK, OK… » qui se voulait rassurante. Puis il enfouit le téléphone dans sa poche.

Il regarda la pièce un long moment mais sans la voir. Comme assommé. Parce que si ses yeux, à cet instant précis, ne voyaient rien, son esprit, lui, percevait avec une acuité affolante l’étendue de la catastrophe qui s’annonçait avec certitude et à laquelle il ne pouvait plus rien opposer.

Il s’assit lourdement sur une chaise. « Mon Dieu, se dit-il saisi d’un accablement terrible. Dans quelle merde je me suis fourré… »

Alexandre Desmaretz reposa son portable par terre, regarda sa montre et reprit sa tâche.

- M. Delambre est TRES nerveux, dit-il en souriant.

- Moi, je le comprends, répondit Kader d’un ton nettement plus grave. En fait, ajouta-t-il en levant la tête, il n’y a que vous, je crois, qui prenez ça…

Il chercha le mot.

- Avec légèreté, proposa Desmaretz toujours penché sur le câblage.

- Voilà, dit Kader. Avec légèreté.

- Passe-moi le petit fer à souder, demanda Desmaretz en tendant la main ouverte.

Les deux hommes étaient agenouillés sur le sol plastifié. Une boîte à outils, très organisée, dénotant l’homme d’expérience, était ouverte à côté d’eux. Desmaretz regarda tour à tour les quatre moniteurs vidéo alignés le long de la cloison de la salle de réunion. Il eut l’air satisfait de son travail et se releva en posant les mains sur ses genoux et en exagérant un soupir de soulagement.

Déplié, il devait mesurer plus d’1 m 90 et sa masse musculaire semblait comme compactée. Il avait 54 ans et une manière très fluide de se déplacer. L’impression qu’il donnait de puissance et de sérénité tenait sans doute aussi à ce qu’il souriait peu.

À côté de lui, Kader, qui pourtant n’avait jamais semblé petit, paraissait presque fluet. C’était un garçon d’une trentaine d’années, à la peau basanée, aux dents incroyablement blanches.

Lors de leur première rencontre, dans un café des Abbesses, Desmaretz s’était contenté d’écouter les réponses de Kader avec un vague sourire, difficile à interpréter. Pour décrocher le job, il fallait réunir deux conditions : avoir les nerfs solides (Kader avait été international junior de karaté, il savait maîtriser son stress dans les grandes circonstances) et parler couramment l’arabe (qui était sa langue maternelle). Desmaretz avait finalement posé très peu de question. À la fin, il s’était contenté de dire : « Ça va aller. Si vous êtes toujours d’accord…»

Vingt minutes plus tard, Kader s’étonna que Desmaretz lui règle le tiers immédiatement en liquide.

- Et si je partais avec l’argent ?

Desmaretz se contenta de sourire et pour la première fois, Kader comprit que cet homme avait quelque chose de redoutable. Il s’était présenté comme un ancien flic de la DGSE. Kader savait que c’était quelque chose du côté de l’espionnage ou du contre-espionnage ce qui, pour lui, revenait à peu près au même. Il posa alors toute une série de questions auxquelles Desmaretz répondit avec calme. Ce type connaissait bien son affaire. Le premier rendez-vous de travail devait se tenir deux jours plus tard. Il nota l’adresse, un immeuble dans le 8ème arrondissement et sortit de l’entretien avec une enveloppe pleine de billets de 100 euros. De sa vie, il n’avait jamais tenu une pareille liasse.

Et comme convenu, ce dimanche, en fin de journée, Kader s’était présenté devant l’issue de secours d’une tour de la Défense, à l’angle d’une dalle désertique battue par le vent. À l’heure exacte, la porte s’était entr’ouverte et Desmaretz l’avait fait entrer. Kader lui avait serré la main sans un mot et l’avait suivi dans un labyrinthe, passant, au sous-sol, par une impressionnante salle de climatisation puis par une série de couloirs après quoi les deux hommes avaient grimpé silencieusement 13 étages par les escaliers. Arrivé en haut, Desmaretz n’était toujours pas essoufflé. De là, ils gagnèrent, toujours silencieusement, une grande salle de réunion. Dans une des cloisons était aménagée une large baie vitrée donnant sur le couloir mais le store avait été tiré. Dès qu’ils furent entrés, porte fermée, Desmaretz expliqua qu’ils allaient recâbler les deux caméras d’angle de cette pièce (que Kader n’avait d’ailleurs pas remarquées) ainsi que les deux caméras d’un bureau voisin pour faire converger les images sur les moniteurs qu’ils installeraient dans un bureau situé à l’autre extrémité du couloir. Desmaretz travaillait vite, d’une main sûre et Kader s’était montré un assistant rapide et appliqué. Moins d’une heure plus tard, une salle de contrôle était équipée avec quatre moniteurs. Les nouveaux câbles circulaient discrètement dans les cloisons.

- Mais… elles étaient reliées au poste des vigiles, en bas ? demanda Kader en désignant les caméras d’angle.

- Non, celles-ci ne sont actives que lorsque le bâtiment est actif. C’est un bâtiment « intelligent » ajouta-t-il en souriant enfin. La preuve…

Desmaretz ouvrit alors deux coffres en aluminium dont Kader se demanda de quelle manière il avait pu les apporter jusqu’ici. Du premier, il sorti quatre combinaisons noires, autant de cagoules et quatre paires de tennis, noires elles aussi. Du second, il tira trois pistolets Smith & Wesson et deux petites mitraillettes Uzi. Il en tendit une à Kader qui la trouva étonnement légère. Puis Desmaretz, monté sur une table, entreposa le tout dans le faux plafond. Quand il redescendit, il essuya ses traces de pas avec un mouchoir qu’il remit dans sa poche.

Vers 18 heures, les deux hommes reprirent les couloirs puis montrent quelques étages. À ce niveau, les bureaux n’étaient plus des open space. Les dirigeants ont droit à l’intimité. La moquette avait doublé de volume, les toilettes étaient privatives et les bureaux immenses, les espaces d’accueil étaient cossus, les murs recouverts de tableaux originaux. Kader regardait autour de lui comme s’il visitait des décors de cinéma. Il comprenait confusément que cet espace en avait à peu près la même fonction.

Le vaste couloir qui traversait tout l’espace semblait conduire, comme à l’issue d’une montée chromatique dans l’ordre des responsabilités, à une large double-porte fermée devant laquelle Desmaretz s’arrêta. Sur la porte, Kader lut : « Abel Zacharian, Président Directeur Général ».

Desmarets sortit une carte magnétique qu’il passa rapidement devant le lecteur fixé sur la cloison. La porte émit un chuchotement, se débloqua et resta ouverte de quelques centimètres. Desmarets fit signe à Kader de l’attendre là. Après une minute ou deux où il se sentit totalement inutile, le jeune homme tenta un regard vers l’intérieur mais déjà Desmarets revenait sur ses pas. Les deux hommes firent le trajet en sens inverse et descendirent par l’un des escaliers en béton jusqu'au rez-de-chaussée.

Arrivé à la porte de secours, Desmaretz fit passer Kader devant lui et referma avec précaution. Après quoi il se contenta de lui serrer la main avec un vague sourire, sans même lui rappeler leur rendez-vous du lendemain. Il était sûr de son coup. Il s’éloigna d’un pas rapide et disparut bientôt à l’angle de la dalle toujours battue par un vent glacial.

Kader partit dans l’autre direction. Arrivé devant la station de métro, il se retourna et considéra un instant l’environnement désolé de ce quartier d’affaires. L’esplanade babylonienne dénudée ressemblait à un décor de jeu vidéo. Kader leva les yeux vers le sommet de tours et observa un moment l’immense enseigne d’un bleu électrique de la compagnie Eixxo.

Portrait de Dorfmann (appelé, à l’origine, Abel Zacharian puis Desmaretz) - Version 1

Quand vous entrez dans la seconde salle du Rousseau, rue du Cherche-Midi, vous trouvez sur votre droite, les tables qu’Abel Zacharian réservait pour les déjeuners ou les dîners avec de nombreux invités. Evidemment moins pratique, pour échanger à plusieurs, que la table ronde qu’il retenait lorsqu’ils n’étaient que cinq ou six. Mais ce dimanche soir, c’était la grande rangée où les convives sont face à face parce qu’ils seraient huit.

Zacharian était arrivé le premier. « Je suis le régional de l’étape » disait-il toujours parce qu’il habitait le quartier et qu’il trouvait ça spirituel. C’était d’ailleurs étonnant comme cet homme d’une grande intelligence et capable de beaucoup de finesse, pouvait se satisfaire et répéter ainsi des choses médiocres et parfois même vulgaires. Il devait y avoir encore un gros résidu d’enfant chez lui, parce qu’il aimait les gros mots, à dose homéopathique certes mais enfin, des gros mots surprenants chez le PDG d’une entreprise multinationale de 11.000 salariés. Il disait par exemple : « Je m’en branle de ça… » ou encore « Ça, je m’en bats les couilles ! ». Ensuite il souriait, guettant l’admiration de son auditoire pour la formidable transgression qu’il venait de commettre. Comme il était un homme puissant, tout le monde répondait par un sourire entendu. Et ceux qui ne souriaient pas parce qu’ils étaient aussi - voire plus - puissants que lui, ceux-là n’assistaient jamais à ces effervescences linguistiques : il savait ce qu’il pouvait ou non se permettre. Et au Rousseau, justement, il pouvait à peu près tout se permettre parce que c’est là qu’il convoquait ses collaborateurs.

Abel Zacharian était un homme d’une soixantaine d’années. Il n’avait jamais été très beau mais il était doué d’un charme immense et très ambigu : certains le trouvaient irrésistibles et tombaient à la renverse à l’instant même où ils le rencontraient, d’autres ressentaient à son approche des ondes négatives comme des aimants qui se repoussent. Zacharian le savait. Il en jouait magnifiquement. Qui n’avait pas assisté à une séance de séduction destinée à quelqu’un qui le trouvait antipathique ne saura jamais ce qu’est réellement un grand séducteur. Il devait son immense carrière à ce charisme indéniable doublé d’un sens inouï des affaires et à une intuition relationnelle quasiment miraculeuse. Zacharian devinait instantanément l’homosexuel contrarié dès la première poignée de main avec un nouveau Secrétaire d’Etat ou la tache sur la conscience d’un patron de grande entreprise à la première fois qu’il l’apercevait. Grâce à quoi, Zacharian était devenu un grand prédateur, et un patron totalement imprévisible pour son personnel. Par exemple, être « invité à dîner en tête-à-tête avec A.Z » au Rousseau ne voulait absolument pas dire que vous n’étiez pas viré.

Vous imaginez sans peine le précipité chimique qui s’était opéré dans l’esprit de quelques cadres supérieurs d’Eixxo lorsqu’ils avaient reçu le SMS de Christophe Duruy : « Réunion stratégique, impérative et urgente. Les 3 mots sont de AZ… Chiant, je sais. C’est au Rousseau évidemment. On est tous attendus pour l’apéro. 20 heures. Christophe. »

Chacun des destinataires avait appris à décrypter les instructions de Zacharian : « stratégique » voulait dire qu’il serait question de pognon (mais on aurait mieux fait de compter les rares secondes ou ce n’était pas, finalement, le vrai sujet de conversation), « impératif » signifiait qu’il n’était pas question d’y échapper et par « urgente » le patron précisait simplement que ça se passerait à l’heure et à l’endroit qu’il choisirait.

Pernemouth, Ecosse ?

Voilà la question que chacun se posa, mi-terrifié, mi-excité.

Et comme ce projet mythique, chacun voulait en être chargé, tous se posèrent une seconde question tout aussi inquiétante : qui sera là ?

L’excitation de tous était à son maximum. Zacharian chaussa tranquillement ses lunettes, déplia le Monde sur la table du restaurant et commença à le feuilleter en sirotant un verre de Cognac à l’Eau de Seltz.

Portrait de Dorfmann (appelé, à l’origine, Abel Zacharian puis Desmaretz) - Version 2

Hommage du vice à la vertu, beaucoup d’hommes vraiment riches sont économes : Zacharian pouvait mettre deux heures à siroter 10 cl de Cognac Eau de Seltz. Vers 19 h 30 – il n’en était encore qu’à la moitié de son verre - il leva les yeux de son journal et le plia soigneusement. Chez lui l’inquiétude était toujours diffuse. Un souci, ça ressemblait simplement à une idée fixe. Son esprit tournait et retournait autour, sans presque y toucher jusqu’à ce que, d’un coup, la vérité lui apparaisse, non pas la vérité absolue, non, la vérité qui l’arrangeait ce qui revenait strictement à la même chose. Les coudes sur la table, le menton posé sur ses doigts entrecroisés, tout en laissant fondre dans sa bouche un quart de lampée de Cognac, comme un dieu tranquille et d’un simple mouvement de sa volonté, il fit émerger la silhouette des convives qu’il attendait. Dans un fondu enchaîné très simple et très élégant, il plaça imaginairement chaque collaborateur autour de la table. En quelques secondes l’espace vide était meublé, chaque personne était assise là, figée comme dans un musée de cire, attendant qu’il leur donne l’ordre de s’animer. Lui-même, mentalement, s’était replacé. Un petit chef aurait choisi la « place d’honneur », l’unique siège en bout de table d’où l’on voit tous les convives en enfilade et d’où le regard semble disposer du monde. Mais A.Z. préférait toujours une place plus modeste, au deux tiers de la table, si discrète qu’elle obligeait les convives, les uns à se reculer un peu pour le voir, les autres à s’avancer, tous contraints de tendre l’oreille pour l’entendre. Paradoxalement, cette place presqu’effacée lui donnait plus d’importance encore que s’il avait choisi le trône.

Ses invités du soir sont tous là, immobiles, deux femmes et trois hommes qu’il connait parfaitement.

À sa droite Evelyne Camberlin.

Pour peu que l’occasion lui soit offerte, après un petit regard derrière elle pour voir si la voie est libre, elle va s’approcher de lui et lui faire part, sur un ton de confidence, d’une généralité sans aucun intérêt qui lui donnera, le moment venu, un prétexte simple pour s’asseoir à sa droite avec l’air de l’invitée qui s’installe là par accident, pour ne pas déranger. Evelyne dont il voit déjà le corsage juste trop ouvert d’un bouton, Evelyne qui, à presque 50 ans, continue d’exhiber une poitrine certes décente mais dont il observe avec inquiétude le sillon ridé en se demandant combien de temps il sera encore décent d’en tirer avantage. Evelyne qui vieillit de plus en plus vite, qui le sait et qui pense que son salut tout entier est contenu dans un billet d’avion pour Aberdeen. Pernemouth, Ecosse. Ça n’est pas faux. Evelyne n’est plus ce qu’elle était mais elle reste une remarquable technicienne et, parce qu’elle est terrorisée par son avenir, elle doit être capable de mobiliser des trésors d’énergie positive. Très positif, tout ça. Pour Pernemouth, il ne faut rien d’autre. De l’énergie, de la combativité. Mais Evelyne a-t-elle encore le talent ? Il faut de la ténacité, durée. A.Z. devra décider. Il a de la tendresse pour elle. Elle était là au tout début. Quel dommage que les femmes vieillissent si mal, se dit-il.

À la droite d’Evelyne, dans son plan de table imaginaire, A.Z. a placé Paul Cousin. Lui aussi est un chef de projet. Il les imagine ce soir, l’un à côté de l’autre, Evelyne et Paul Cousin. La vieille garde. Ils ont tous les deux quelque chose d’inépuisable, d’inoxydable mais inévitablement l’un survivra à l’autre. Lequel ? Evelyne et Cousin se détestent. Ils ont à peu près le même âge mais Paul Cousin a glissé plus vite, plus loin. Deux ans plus tôt, un mauvais résultat d’exploitation l’a mis KO debout et tout le monde le donnait pour mort, y compris Zacharian, quand soudain, à la limite du coma professionnel, il a trouvé dans l’adversité même la pugnacité qui lui avait manqué lors de sa dégringolade. Depuis, Paul Cousin ne s’accroche plus qu’avec les ongles mais il tient incroyablement bien, tout le monde est même éberlué de le voir tenir comme ça, les doigts crispés sur le rebord de la falaise, comme insensible aux coups de talon que les uns et les autres ne manquent jamais de lui appliquer au passage. Paul Cousin, c’est comme une énergie à l’envers, plus il sombre plus il tient. Dans son for intérieur, Zacharian est admiratif. Il se demande jusqu’à quand cet ectoplasme va résister et il espère vraiment qu’il tiendra parce que Paul Cousin, au garde-à-vous sur le pont de sa carrière en plein naufrage, c’est l’abnégation personnifiée, quelqu’un à qui on peut tout demander, de qui on peut tout exiger, un véritable fantasme pour dirigeant d’entreprise. A.Z est fier : Paul Cousin, c’est sa création. Sans lui, jamais cet homme aux capacités modestes ne se serait élevé à la hauteur d’un modèle. Tout le monde déteste Paul Cousin parce qu’il incarne la fidélité à l’entreprise au-delà de soi-même. Non que les autres en soient incapables, non… Mais ils le détestent parce qu’il les a devancé, parce que sa petite destinée a rencontré l’histoire. Jamais, se disent-ils, nous ne pourrons faire mieux. Paul Cousin, à sa manière est indépassable. Pour Pernemouth, il sera difficile à battre. S’il l’obtient, il passe directement du purgatoire à la voie royale vers les sommets. C’est tellement inouï, d’imaginer ça. C’est tellement inouï, se dit A.Z., d’être l’homme qui peut autoriser un pareil miracle !

A.Z. se sent fort mais il n’y a rien de narcissique là-dedans. Il est fier de servir aussi bien ses actionnaires, il est certain de mériter ses stock-options.

Portrait d’Evelyne Camberlin

Bien que l’appartement soit surchauffé, la vieille dame portait un manteau d’hiver. Dès qu’elle avait pris peur, elle l’avait attrapé comme ça, très vite, dans la penderie et elle l’avait enfilé sans réfléchir. Maintenant, elle avançait très lentement dans le couloir en tenant le pistolet le plus fermement qu’elle pouvait mais le canon tremblait tellement qu’il était difficile d’imaginer qu’elle puisse atteindre volontairement une cible quelconque. Elle dû s’en rendre compte et écarta sa main droite qui glissait le long du mur afin de saisir son arme à deux mains. Le résultat était pathétique. Elle tremblait de plus en plus à mesure qu’elle avançait. Elle épiait les bruits mais son cœur cognait si fort qu’elle n’entendait rien. Pas après pas, elle arriva à la hauteur de la double porte vitrée, largement ouverte sur le salon.

Evelyne était assise dans le canapé, dos à elle et ne l’entendit pas arriver. La vieille dame regarda un instant son arme qui continuait de dessiner des trajectoires aléatoires. Puis elle se lança :

- Haut les mains !

Sa voix tremblait, elle pensa qu’elle allait s’évanouir.

Evelyne ne tourna pas la tête immédiatement : elle acheva d’annoter le document qu’elle tenait puis elle se retourna calmement. Quand elle la vit, elle lâcha son dossier avec un geste de lassitude et retira ses lunettes de vue.

- Oh, maman, tu es pénible, tu sais…

Elle attrapa une cigarette sur la table basse, se leva et s’avança vers la vieille dame qui la fixait et tentait de viser. Arrivée à sa hauteur, elle prit le pistolet d’un geste simple et lent sans rencontrer la moindre résistance. Elle appuya sur la détente et une courte flamme sortit avec laquelle elle alluma sa cigarette.

La vieille dame la regardait toujours fixement, comme hypnotisée.

- Qui êtes-vous ? demanda-t-elle.

- Je suis ta fille, répondit Evelyne avec patience en relâchant la fumée par le nez.

- Angèle ? demanda aussitôt la vieille avec un large sourire.

- Non, maman, désolée. Angèle, c’est celle qui morte.

Evelyne prit sa mère par les épaules et la dirigea lentement vers le fauteuil en poursuivant :

- Moi je suis Evelyne, je suis l’autre. Celle qui reste. Faudra faire avec, maman, je regrette…

Evelyne lui retira son manteau et la poussa calmement vers le fauteuil. La vielle dame s’installa tout au bord, comme si elle s’apprêtait à partir. Elle pouvait rester des heures dans cette position, perdue dans des pensées sans fond, citadelle imprenable. Ce qui restait de ce cerveau était un mystère, ça devait ressembler aux ruines de Dresde ou quelque chose dans le genre.

Evelyne avait placé sa mère, deux ans plus tôt, dans une clinique de luxe à 4.300 euros/mois et lui téléphonait deux fois par semaine, dialogues éperdus au cours desquels sa mère la prenait tour à tour pour toutes les personnes rencontrées au cours de sa vie, toutes hormis une seule, elle, Evelyne. Cette fille était la seule chose qui ne remontait jamais à la surface de sa conscience déglinguée. Evelyne disait oui maman, non maman, elle disait, je suis ta fille, elle disait ça machinalement, d’une voix fatiguée, cassée, tout en passant en revue les dizaines de mails qu’elle recevait chaque heure. Et une fois par mois, elle la prenait avec elle pour le week-end. Deux jours épuisants pendant lesquels, entre deux dossiers, des dizaines de courriers, des tableaux, des statistiques, des notes confidentielles, il fallait la surveiller, guetter chacun de ses déplacements. Elle était devenue, au fil des mois, totalement imprévisible.

Les week-ends où elle la gardait, pour parer à toute éventualité, Evelyne embauchait Clotilde, une jeune fille qui demeurait à deux rues de chez elle. Elle lui demandait seulement d’être là pour le cas où elle devrait partir soudainement. En un an, c’était arrivé deux fois. Le reste du temps, elle avait payé la jeune fille à rester chez elle mais c’était le salaire de la tranquillité d’esprit. Cette fois, du fait que des déplacements dans les filiales l’empêcheraient de prendre sa mère pendant 5 ou 6 semaines consécutives, Evelyne s’était lancée dans une aventure nouvelle : un week-end de trois jours.

Il était 17 heures, le jour déclinait. Evelyne appréciait son appartement, non qu’elle y soit attachée (elle y passait finalement peu de temps) mais parce que c’était le dernier endroit où elle pouvait fumer en toute liberté. Elle alluma une nouvelle cigarette et se leva faire du thé. Sur le chemin de la cuisine elle croisa son visage et s’arrêta pour remettre en place quelques mèches folles. Elle ne savait plus quoi en penser. Elle avait le visage des femmes dont on pressent qu’elles ont été belles, ce qui n’avait jamais vraiment été son cas. Angèle, oui, elle, avait été belle. Autrefois, sa mère disait toujours : « Angèle, elle, est très jolie… ». La personne entière d’Evelyne tenait entre ces deux virgules.

Elle approcha son visage de la glace, tira sur une joue. La cigarette lui donnait un ton terreux qu’elle avait de plus en plus de mal à rendre naturel. Un jour, il faudrait qu’elle se lève à 2 heures du matin pour apparaître à peu près fraîche à 8 heures…

Elle remplit la bouilloire, alluma une cigarette et croisa les bras en s’appuyant contre l’évier. Depuis ce matin, effet sans doute de la décontraction soudaine du week-end, Evelyne avait l’impression de se traîner. De plus, quand elle avait sa mère, elle ne dormait jamais que d’un œil. Elle retourna au salon. Sa mère était toujours assise à la même place.

Evelyne revint s’asseoir sur le canapé. Elle regardait sa mère. Sa mère la regardait. Et la différence entre elles, tenait à ce qu’Evelyne regardait sa mère tandis que sa mère regardait le vide dans lequel elle avait, depuis toujours, tenu sa fille. C’était un drame simple pour Evelyne : elle continuait, contre toute logique, contre toute raison à aimer cette femme qui ne l’avait jamais aimée, à s’occuper d’elle et à se demander ce que serait sa vie le jour où elle ne serait plus là. Sa mère, elle, n’avait jamais aimé personne, ni son mari, ni son fils, ni Evelyne : elle avait consacré le peu d’amour que la nature lui avait donné à Angèle, sa première fille, morte dans un accident de voiture 30 ans plus tôt. Aujourd’hui, noyée dans sa démence, elle ne trouvait plus de sens à rien, sauf à « Angèle », le seul mot qui, miraculeusement, conservait un sens presqu’intact pour elle, sorte d’îlot inaltérable dans le naufrage de son intelligence et de sa mémoire. Très jeune, Evelyne avait compris qu’elle devrait faire sa vie sur ces décombres : elle s’était mise à travailler et n’avait plus fait que cela : travailler, travailler, encore travailler. Elle en était là. Elle n’avait pas d’enfant, pas de mari, peu d’amis, une mère insensée, un frère étranger, une sœur au cimetière et un revenu annuel à 6 chiffres. Autant dire rien. Mais ce rien, elle y tenait parce que c’était tout ce qui lui restait. Son job était le dernier lieu où des sensations pouvaient encore la faire vibrer, tout ce qui lui resterait lorsque sa mère serait morte, le seul enjeu un peu vivant dans une vie finalement fondée sur des valeurs fluctuantes. Et juste après sa mère, - ou juste avant, selon les moments - il y avait Eixxo, la compagnie dans laquelle elle avait fait l’essentiel de sa carrière et dont elle était, à ce jour, la doyenne des chargés de projet.

Abel Zacharian l’avait embauchée 15 ans plus tôt. À l’époque, il n’était pas encore le parrain français du pétrole offshore mais déjà un entrepreneur charismatique, électrisant. Elle avait été sa collaboratrice des premières heures, celle à qui il pouvait tout demander, tout confier, qui savait tout de ses coups tordus, de ses mensonges, de ses malhonnêtetés, tout de sa vie, de sa femme, de ses maîtresses, celle qui serait toujours là, un pilier de la boîte, l’inamovible. L’employée personnifiée. Pendant 15 ans, Abel Zacharian lui avait pris 70 heures par semaine sans compter les week-ends ni les vacances, et elle lui avait tout donné parce qu’elle avait besoin que quelqu’un lui demande tout, en échange de quoi il l’avait fait monter jusqu’au sommet de la hiérarchie et dotée d’un salaire qu’elle n’aurait nulle part ailleurs : une camisole financière.

Finalement, de Zacharian à sa mère, dans la vie d’Evelyne, tout n’était qu’histoires d’amour, le point commun entre elles étant qu’elles étaient toutes ratées.

Le regard d’Evelyne retomba sur le dossier éparpillé au sol : Pernemouth, Ecosse, son obsession depuis près de 15 jours. Elle avait démonté, une à une, toutes les pièces du dossier, envisagé toutes les hypothèses, examiné toutes les perspectives, téléchargé des dizaines de pages de droit anglo-saxon à l’issue de quoi son intuition s’était muée en certitude : ce dossier était sa dernière chance. Il fallait absolument qu’elle le décroche. Personne ne le lui ai jamais dit mais il était évident pour tout le monde qu’elle était sur le toboggan depuis des mois et glissait inéluctablement vers le bas : il ne suffisait pas de tout donner à l’entreprise, il fallait en donner plus tout le temps. Et ce qu’elle avait à offrir n’était plus une valeur suffisamment concurrentielle. Sa plus-value n’éclairait plus son avenir dans le groupe, ses perspectives d’évolution dessinaient une trajectoire la conduisant inévitablement vers le bas, vers la sortie : Pernemouth, Ecosse était sa dernière chance. Si elle n’était pas chargée de ce dossier, elle dégringolerait l’à-pic terminal. Exclue du jeu. Définitivement. Elle en ressentit une brutale nausée.

« J’ai 48 ans, bordel… Et c’est tout ce qui me reste ! »

Une onde électrique la traversa soudain, elle rattrapa sa cigarette in extremis : son téléphone portable venait de vibrer dans sa poche. L’absurdité de garder sur soi son portable un week-end de Pâques ne l’effleura même pas. Le SMS disait : Réunion stratégique, impérative et urgente. Les 3 mots sont de AZ… Chiant, je sais. Mais c’est au Rousseau, ça compense un peu. On est tous attendus pour l’apéro. 20 heures. Christophe.

Depuis 15 ans, Evelyne avait appris à décrypter les instructions de Zacharian : « stratégique » voulait dire qu’il serait question de pognon (mais on aurait mieux fait de compter les rares secondes ou ce n’était pas, finalement, le vrai sujet de conversation), « impératif » signifiait qu’il n’était pas question d’y échapper et par « urgente » le patron précisait simplement que ça se passerait à l’heure et à l’endroit qu’il choisirait. Cette fois, c’était le Rousseau, un restaurant de la rue du Cherche-Midi dont Evelyne savait qu’étant le plus près de chez lui, il était aussi le plus pratique pour lui. Quelque chose en elle se mit à grésiller.

Pernemouth, Ecosse ?

On était dimanche. Il était 17 h 20. Le week-end n’avait pas duré longtemps. Juste le temps de se préparer. Evelyne appela Clotilde puis elle alluma une cigarette en l’attendant : pas question de partir sous la douche même une seule minute en laissant sa mère sans surveillance.

(…)

Evelyne Camberlin vivait et dormait toutes portes ouvertes. La lumière du couloir la réveilla vers 5 heures du matin : sa mère se croyait dans un hôtel de cure et cherchait son chemin vers sa chambre, numéro 108. Écrasée de sommeil et découragée, Evelyne joua le rôle et reconduisit sa mère à la chambre 108 mais elle ne parvint plus, ensuite, à retrouver le sommeil. Vers 6 h 30, elle prit sa douche portes et rideau ouverts, l’œil rivé sur le miroir qui couvrait l’accès au corridor par où sa mère devait nécessairement passer si elle se déplaçait mais elle n’émergea qu’une heure plus tard. Elle demanda des nouvelles d’Angèle, Evelyne lui fit un café en lui disant qu’Angèle n’allait pas tarder.

La veille au soir, lorsqu’elle était rentrée du restaurant, sa mère dormait lourdement dans le canapé. À côté d’elle, Clotilde regardait la télévision. Evelyne lui annonça qu’elle serait de garde toute la matinée du lendemain. Elles convinrent que Clotilde descendrait un peu avant 8 heures. Vers 8 h, Evelyne était prête. Les dossiers qu’elle avait épluchés une partie de la nuit avaient donné lieu à une synthèse de quatre pages que l’imprimante était en train d’éditer. Elle se regarda dans un miroir. Elle était épuisée, un visage à faire peur.

Elle commanda un taxi et comme Clotilde n’arrivait toujours pas, elle composa son numéro de portable. Elle tomba sur son répondeur. Un gyrophare se mit en route instantanément dans son esprit. Il y avait un problème. Sa mère se leva pour aller à sa chambre, Evelyne la suivit tout en cherchant dans le répertoire de son portable le numéro de téléphone des parents de Clotilde. Là encore, elle tomba sur un répondeur. Elle poussa doucement sa mère sur son lit et ressortit en fermant la porte derrière elle. La vielle dame se leva aussitôt et se mit à tambouriner à la porte de toutes ses forces mais Evelyne était déjà dans l’escalier. Elle monta deux étages, sonna et resonna chez les parents de Clotilde. En vain. Au gyrophare vint s’ajouter une sirène assourdissante : les choses se présentaient très mal. À toute vitesse, elle redescendit chez elle, écouta un instant les hurlements de sa mère, attrapa ses clés et dégringola jusqu’au rez-de-chaussée. La gardienne sentait un peu l’alcool mais elle avait les idées claires.

- Clotilde, si je sais où elle est ? Son père l’a conduit à l’hôpital en pleine nuit. Moi, je dis que c’est l’appendicite…

Il fallut quelques secondes à Evelyne pour prendre la mesure de la catastrophe. Elle ressortit de la loge et s’apprêtait à remonter chez elle lorsqu’elle aperçut un taxi passant au ralenti dans la rue. Son taxi. Il dépassa l’immeuble, visiblement perdu. Evelyne arracha la porte d’entrée à deux mains et courut sur le trottoir.

- J’arrive tout de suite, vous m’attendez ! hurla-t-elle lorsqu’elle fut à sa hauteur

- Pas la peine de hurler, vous savez… répondit le chauffeur.

Elle repartit en sens inverse. Elle aperçut, en passant dans le hall de son immeuble, la porte du local des poubelles largement ouverte mais elle n’y prit pas garde. La panique la gagnait. Elle remonta chez elle. Que fallait-il faire ? Elle regarda sa montre : 8 h 18.

- Putain, je deviens folle moi aussi…

C’est à ce moment-là, précisément, qu’elle comprit son erreur. Elle revit la porte du local des poubelles grande ouverte. Ce local donnait sur l’arrière de l’immeuble, et de là sur le petit parking qui conduisait à une rue perpendiculaire. Evelyne se précipita : la porte de la chambre de sa mère était grande ouverte.

La vieille dame avait disparu.

Portrait de Paul Cousin

Paul Cousin regarda le petit appartement : on aurait dit une brocante dévastée. Les meubles, montés ou démontés, s’entassaient sur les tapis roulés, devant les caisses et les cartons dont plusieurs étaient éventrés, on marchait sur les journaux roulés en boule qui avaient servi à caler la vaisselle, des chutes de polystyrène s’accrochaient à vos vêtements, on glissait sur des morceaux de plastique à bulles que l’on repoussait du pied jusque sous les piles de montants en bois dont personne n’aurait su dire à quels meubles ils appartenaient.

Le salon, comme le reste de l’appartement, n’était pas lumineux. Du matin au soir et d’un bout de l’année à l’autre, il faudrait allumer mais personne n’avait pensé à acheter des ampoules. Et tous les commerçants étaient fermés. On avait finalement retiré les ampoules de 50 watts à deux lampes de chevet et une lumière jaunâtre tombait maintenant du plafond, achevant de donner au lieu une atmosphère de tristesse et de découragement.

La femme de Paul Cousin, les lèvres pincées, le regard obstinément rivé à sa tâche, s’activait pathétiquement d’une pièce à l’autre, ajoutant sans cesse au désordre, tandis que sa fille, accablée mais volontaire, tentait en pure perte quelques manœuvres plus constructives.

Paul, lui, avait cessé de s’intéresser à cet emménagement à l’instant même où les amis de sa fille avaient quitté les lieux. Jusque-là, il avait d’ailleurs participé plutôt comme un invité, comme si les choses ne le concernaient pas directement. Il avait certes aidé à la tâche commune mais n’ayant confiance qu’en lui-même, il avait transporté ses affaires personnelles dans sa propre voiture. Et lorsqu’en début d’après-midi la famille s’était retrouvée seule, il avait monté lui-même jusqu’au quatrième sans ascenseur les pièces détachées de son bureau, puis les cartons de documents et les éléments informatiques. Il avait fait un dernier voyage avec le cintre sur lequel pendaient les deux seuls costumes convenables qui lui restaient. Sa fille et sa femme l’avaient regardé passer et repasser, les bras chargés, méthodique et appliqué. Indifférent aux circonstances, il faisait SON déménagement.

Accablée par les circonstances, sans cesse aux bords des larmes, sa femme luttait en permanence contre le désespoir et dans ces moments, la vision de son mari était plus qu’un réconfort, c’était un modèle. Elle l’admirait totalement.

Leur vie sombrait depuis deux ans, et elle savait qu’il n’était pas indifférent au spectacle de leur ruine mais sa force de caractère était telle qu’il poursuivait son chemin comme si de rien n’était, comme si rien au monde ne pouvait le faire dévier de la trajectoire qu’il avait fixée, comme si à force de voir la vie comme il la voulait, la vie allait finir par se plier à sa volonté. Aussi, tandis que sa femme déclenchait des hémorragies successives de cartons, Paul Cousin remontait son bureau, pièce à pièce, puis ouvrait ses propres cartons, parfaitement numérotés, disposait sur les rayonnages les mètres linéaires d’archives, de dossiers et de documentations professionnelles. Et à 17 heures, lorsque la mère et la fille comprirent qu’il faudrait renoncer à dîner dans l’appartement et qu’il serait même miraculeux de négocier une place pour leur lit - si tant est que l’on retrouve des draps et des couettes -, Paul Cousin avait déjà ouvert son ordinateur, allumé sa lampe de bureau et se concentrait sur les formules complexes d’un tableur Excel. Le monde entier pouvait s’écrouler, (il n’était même pas loin d’avoir commencé à le faire). Paul Cousin, cadre supérieur, ingénieur des Arts et Métiers, père de famille et homme de devoir, Paul Cousin travaillait.

En réalité, derrière le tableur qui servait de masque, Paul Cousin avait affiché la page internet de ses comptes personnels à la Banque Forester’s dans laquelle il avait eu le droit d’ouvrir des comptes dix ans plus tôt lorsqu’il était entré chez Exxia. Cette même banque Banque Forester’s qui, malgré une résistance somme toute symbolique de la part de Cousin, avait usé, quatre mois plus tôt, de son droit d’hypothèque pour vendre son appartement, un six pièces assez prestigieux dans le quartier de la Bourse. Avec le solde, Paul n’avait trouvé que ce deux-trois pièces de soixante mètres carrés à la limite de Corbeil Essonne. Parce qu’il s’y sentait contraint pas son standing professionnel et qu’il disposait d’une place personnelle dans le parking d’Exxia qu’il aurait été mal vu de ne pas utiliser, Paul Cousin se rendait chaque matin à son bureau de la Défense en voiture. Il restait ainsi près de cinq heures par jour dans la Mercedes E 500 qu’il avait conservée alors qu’elle était, de toute évidence, très au-dessus de ses moyens réels.

Vers 18 heures, il vit qu’un SMS lui était parvenu. Il le lut, un minuscule sourire affecta ses traits l’espace d’une seconde. Son pouls s’accéléra. Il posa sn téléphone sur le bureau et prit une profonde respiration. L’instant d’après, il avait retrouvé son impassibilité.

Il traversa alors le salon et se dirigea avec une sûreté admirable vers un carton dont il sortit des chemises propres. Il choisit la bleu ciel avec des rayures bleues foncé. Sa femme, qui avait subitement abandonné la recherche des taies d’oreiller, s’était maintenant lancée sur la piste des couverts et des assiettes, geste rendu plus bizarre encore par le fait qu’il n’y avait quasiment rien à manger et que le plateau de la table sur lequel on avait scotché les quatre pieds démontés, était encore posé debout dans le corridor, près des toilettes.

- Qu’est-ce que tu fais ? lui demanda-t-elle.

Paul Cousin poursuivit son chemin sans l’ombre d’une hésitation en disant seulement :

- Je sors.

Sa femme, ramassant une mèche de cheveux avec la main qui tenait encore le couteau de cuisine, prononça simplement un « Ah » difficile à interpréter. Quelques secondes plus tard, elle le vit passer de nouveau dans l’autre sens, totalement nu, et se diriger vers la salle de bain.

- Et tu sors où ? demanda-t-elle.

Mais la porte de la salle de bain était déjà fermée. Elle entendit le bruit de la douche et se souvint qu’ils n’avaient pas encore mis en route le ballon et que son mari devait se doucher à l’eau glacée. Nullement touché par cette circonstance, Paul Cousin fit bientôt le trajet dans l’autre sens, vers son bureau.

- On est convoqués par A.Z., répondit-il au passage.

Sa femme poussa de nouveau « Ah ». Ni la convocation quasiment à la minute par A.Z., ni le fait que cette convocation intervenait un dimanche de Pâques ne l’étonnèrent. Il y avait longtemps qu’elle avait perdu pied et qu’elle ne cherchait plus de sens à leur vie.

Paul Cousin s’habilla. Pendant sa douche, l’ordinateur était passé en mode veille et une cascade d’images avait envahi l’écran, montrant des plans d’ensemble, des vues aériennes, des détails de coursives : des dizaines d’images impressionnantes de l’ensemble off-shore de Pernemouth, Écosse. Paul s’arrêta un instant et regarda la succession des clichés, hypnotisé. C’était la toute dernière chose qui avait encore du sens, la seule chose qui pouvait le sortir définitivement du marasme dans lequel il sombrait depuis deux ans, emmenant avec lui vers les abysses, son épouse, sa réputation, son niveau de vie, son amour-propre, le peu de propriété qui lui restait, et jusqu’à son avenir même…

La convocation d’A.Z. ne pouvait pas être liée à autre chose et sur cette affaire Paul Cousin se sentait fort, très fort. Il avait beau, depuis des semaines, faire le tour des autres candidats, ni la Vieille (c’est comme ça qu’on appelait Evelyne Camberlin quand elle n’était pas là), ni ce tocard de Dormoy, ni ce hobereau de Maxime Lussay ni la Chinetoque, n’avaient autant d’arguments que lui à faire valoir.

Et s’il obtenait cette mission, c’en était terminé des vaches maigres, c’était la remontée assurée vers la surface, mieux même : l’assurance de gravir de nouveaux échelons vers les sommets d’Exxia, sans compter la prime considérable en cas de réussite… Et il réussirait parce que cette mission semblait taillée pour lui par la destinée qui n’avait peut-être été aussi cruelle avec lui que pour mieux l’éprouver.

Sa femme le vit apparaître, en cette fin d’après-midi de dimanche triste, beau comme un cadre au summum de sa compétence, aussi calme et sûr de lui qu’un matin ordinaire, et comme toujours maigre comme un clou, sec comme un parchemin, avec cet éternel visage en lame de couteau qui faisait dire, à l’école, qu’il pourrait servir à décoller des affiches. Il avait encore maigri au cours des derniers mois. Maintenant ses os, ses coudes, ses genoux, ses pommettes, tout saillait, tout semblait prêt à percer l’épiderme. Paul Cousin, par son seul physique, mettait mal à l’aise.

Il traversa le salon et posa un baiser sur son front. Il tenait son attaché-case.

- Je ne sais pas à quelle heure je vais rentrer. Pense à manger.

Puis il disparu.

Sa femme posa son couteau de cuisine sur un carton. La dernière phrase de son mari avait agi comme un déclencheur : soudain, elle avait faim. Elle se précipita vers son sac à main posé sur le sol près de la porte d’entrée et chercha son porte-monnaie.

Elle se souvint alors qu’elle avait donné son dernier billet de 10 euros pour l’essence du camion.

Et que Paul était parti avec la seule carte bleue que la Banque Forester’s leur avait concédée.

Portrait d’Arnaud Dormoy

- Je te l’avais dit que c’était pas le moment ! hurla Dormoy en brandissant son téléphone portable.

C’est vrai qu’il l’avait dit. C’était même indiscutable. Et sa femme le connaissait suffisamment pour savoir qu’ayant raison, il n’allait pas s’arrêter en si bon chemin. Celui-là, quand il tenait un os… Quand elle avait évoqué ce week-end en Bourgogne :

- C’est une connerie ! avait-il déclaré avec conviction.

- Eh bien, avait répondu sa femme, tu expliqueras à ta petite-fille que son anniversaire est une connerie, pas de problème.

- Je n’ai pas dit que… Et merde !

Ils étaient donc arrivés le vendredi soir, très tard et dès la première minute Dormoy avait confirmé son intuition : il était tombé malade. Sa femme n’y avait évidemment pas prêté garde. Il tombait toujours malade dès qu’il fallait quitter Paris plus de deux jours. Lorsqu’ils partaient en été, il était malade la première semaine (à cause de la décompression), et malade la seconde (à cause de la reprise). Le reste de l’année, il n’avait absolument pas le temps de tomber malade. Arnaud Dormoy, que sa femme avait connu calme et réfléchi, vivait sur les nerfs depuis le jour où il était entré chez Exxy comme Directeur des Finances Opérationnelles. Le titre voulait dire qu’il gérait les colossaux budgets de construction de plateformes pétrolières. Responsabilité écrasante, il travaillait quatorze heures par jour, du lundi au dimanche. Il adorait ça. C’est même pour cette raison qu’il tombait malade. En quelques années, son travail avait entièrement reconstruit sa physiologie : une boule de stress avec des nerfs autour. À la manière d’un sismographe, il pressentait toujours les catastrophes. Sa femme disait que ça n’était pas difficile étant donné que dans son boulot, il y avait au moins une catastrophe par heure. Pour ce week-end-ci, il avait commencé à ressentir des douleurs de ventre à l’instant de décharger les paquets. Tout le monde autour de lui, femme, fille, gendre, petite-fille… tout le monde comprit, plus ou moins confusément, que les choses risquaient d’être difficiles et peut-être même plus difficile qu’à l’accoutumée. Aussi, quand, en fin d’après-midi du dimanche, il avait reçu le SMS de A.Z qui le convoquait trois heures plus tard alors qu’il était à plus de 250 km de Paris, il n’était pas difficile de comprendre, qu’effectivement, les choses allaient être très, très difficiles.

Sa femme avait l’habitude de ses colères. Elle prit aussitôt l’initiative de rester jusqu’au lundi et de rentrer en train : la perspective de trois heures de route avec ce lion en cage, merci bien. Déjà qu’elle ne l’aimait plus depuis longtemps, ça n’était pas, en plus, pour le supporter quand il était encore plus chiant que d’habitude.

Arnaud Dormoy enfila son costume, ramassa sa sacoche, ses lunettes, ses stylos, ses clés de voiture et son ordinateur portable. Déjà soucieux pour le trajet, pour la réunion, pour l’Ecosse et pour deux ou trois autres raisons plus secrètes, il embrassa les enfants sans les regarder et courut vers sa voiture. Sa femme leva sa tasse de café à sa santé quand il claqua la porte derrière lui.

Arnaud Dormoy quitta rapidement la cour de la maison et s’engagea sur la départementale qui conduisait à l’autoroute. Il consulta sa montre : si tout allait bien, il serait à Paris pour 19 h 30, à peu près. « Au Voltaire à l’heure, pile poil ». Il conduisait vite, avec assurance. Etait-ce parce qu’il retournait sur Paris ou parce qu’il retournait travailler mais son rythme cardiaque lui sembla plus sûr, plus serein. C’était peut-être aussi parce qu’il était débarrassé de sa femme, cette garce. En quelques minutes il fut au péage de l’autoroute, il enclencha rapidement la cinquième et s’installa résolument sur la file de gauche. Il lui restait 6 points sur son permis de conduire, il calcula qu’il pouvait se permettre un dépassement de plus de 40 km/h. Il venait juste d’atteindre les 170 km/h lorsqu’il aperçut les premières rangées de feux rouges dont certains clignotaient. Il eut une brusque montée d’adrénaline. Non qu’il n’eut le temps de freiner mais parce qu’il comprit immédiatement la portée de la catastrophe : un bouchon à cet endroit-là, c’était plus de cinq heures pour arrivée à Paris. Arnaud Dormoy frappa de toutes ses forces sur son volant :

- Chiotte ! hurla-t-il.

Durant la demi-heure qui suivit, les scénarios les plus catastrophiques défilèrent dans son esprit. Tandis qu’il avançait, en première, de quelques mètres à la fois, il échafauda plusieurs stratégies dont aucune, évidemment, ne lui permettrait de contourner cet obstacle majeur : un bouchon de plusieurs centaines, de milliers de voitures qui s’interposaient entre lui et le restaurant ou, sans doute, allait se jouer son avenir professionnel, c’est-à-dire son avenir tout court. Car enfin : pourquoi A.Z le convoquait-il ainsi, un dimanche soir, si ce n’était pour trancher cette affaire de Pernemouth ? Qui, d’ailleurs, était convoqué ? Était-il le seul ? Sans doute non. A.Z. l’aurait laissé entendre dans son texto. Et dans ce cas, qui y aurait-il avec lui ? A.Z. allait-il sortir un nouveau lapin de son chapeau, un de ces coups tordus dont il était spécialiste ? Dormoy s’imagina un instant contraint de « faire équipe ».

- Bordel de Dieu, se dit-il, avec qui il me collerait, ce con ?

Et d’abord, pourquoi le ferait-il ? Cette affaire reposait avant tout sur des arguments économiques et l’économie, c’était lui. L’heure tournait à une vitesse inversement proportionnelle à l’avancée des voitures. Arnaud Dormoy croyait en ses chances parce qu’il avait absolument besoin de la chance. Alors maintenant qu’elle se présentait, pourquoi fallait-il qu’il se traîne sur cette autoroute de merde ! S’il ne rejoignait pas A.Z. ce soir, les décisions se prendraient sans lui. Pernemouth ne manquait pas de candidats. Il imagina une seconde la tête de Paul Cousin s’il en héritait, ou celle de la Vieille, ou celle de…

Et soudain, une solution se profila… Il regarda les trois rangées de voitures sur sa droite.

- Mais merde, se dit-il pour s’encourager, c’est un cas de force majeure !

Avant de passer à l’acte, il refit une dernière fois son calcul : pour avoir des chances d’être à l’heure au Voltaire, il faudrait rouler à plus de 90 km/h et sa voiture n’avait pas fait cent mètres depuis presque vingt minutes. Il appuya résolument sur le bouton de son warning et commença à négocier, à grand gestes, avec les automobilistes rangés sur sa droite. En quelques minutes, il avait obtenu qu’on le laisse passer d’une rangée à l’autre. Arrivé sur la file la plus à droite, il prit sa respiration.

- Pute vierge, déclara-t-il alors, je vais pas laisser ces enfoirés me prendre ce truc !

Il tourna sur sa droite, se plaça au centre de la bande d’arrêt d’urgence, se vissa sur son fauteuil, plissa les yeux pour tenter de voir le plus loin possible, alluma ses phares et appuya à la fois sur le klaxon et sur l’accélérateur. La voiture fit un bond.

- Qu’est-ce que ca peut coûter ce genre de connerie ? se demandait-il tandis qu’il dépassait des centaines de voitures à près de 100 km/h.

Il paraît qu’on peut acheter un gyrophare dans le commerce. Il n’avait jamais pensé à se renseigner. Dormoy avait les bras tendus sur le volant et conduisait quasiment en apnée. Deux catastrophes pouvaient survenir : qu’une voiture en panne ne le voit pas venir et vienne lui couper la route sur la bande d’urgence ou qu’il atterrisse sur une voiture de flics ou des gendarmes à moto avant d’avoir le temps de se rabattre … Et c’était sans doute là le pire, parce que le temps de se faire dresser une contravention, il perdrait quasiment tout le bénéfice de sa stratégie. Il plissait les yeux de plus en plus fort comme si ce mouvement pouvait lui permettre de voir plus loin. Moins d’une demi-heure plus tard, le bouchon sembla se résorber. Les voitures commençaient à rouler de nouveau à peu près normalement, il se rabattit sur sa gauche et commença à respirer plus librement. Il se félicita de son initiative et de sa chance : deux gendarmes à moto étaient stationnés sur la bande d’arrêt d’urgence qu’il avait quitté deux minutes plus tôt. Il les dépassa en souriant :

- Connards !

En fonction de l’avancée considérable qu’il venait de réaliser et du temps qui s’était écoulé, il actualisa rapidement ses calculs. Il s’en sortait bien pour le moment mais il était encore loin du compte : il fallait tabler sur l’entrée sur le périphérique, toujours laborieuse et les quais de Seine, pris d’assaut le dimanche soir. S’il voulait être dans les temps, il fallait une moyenne de 85 km/h. Il jeta un œil à son compteur : il était juste en dessous de 40 km/h. Ce fut presqu’un réflexe : un coup de volant à droite, le pouce sur le bouton du warning, la paume sur le klaxon… Quelques centaines de mètres plus loin, il roulait de nouveau, tous phares allumés, à plus de 100 km/h sur la bande d’arrêt d’urgence et roula ainsi jusqu’à ce qu’un cri lui échappe soudain :

- Bordel de merde !

Le gendarme, de très loin, lui adressait des gestes de sémaphore. La camionnette bleue était garée sur un espace de délestage sur lequel il vint mourir, accablé.

- Connards !

Il ne cessa de regarder sa montre pendant toute la durée de l’opération. Il avait épuisé tous les arguments professionnels à sa disposition, évoqué toutes les relations dont il pouvait espérer quelque chose. Le gendarme, un type d’une trentaine d’années, au front bas, avait continué de taper religieusement sur son clavier les éléments de son permis de conduire et ceux de l’infraction. Il ne parlait pas et au bout d’un moment, Dormoy se tut à son tour.

Le gendarme leva enfin le nez et lui dit, en se croisant les bras d’un air navré :

- C’est une infraction majeure, Monsieur. Elle vous rend passible d’une suspension immédiate de votre permis de conduire. Je regrette…

L’information ne percuta pas immédiatement. Les mots « suspension », « infraction », « permis » dansèrent un moment dans les méandres de son cerveau et l’un d’eux vint heurter soudain un amas de neurones sensibles : « immédiate ».

- Attendez… balbutia-t-il. Immédiate, immédiate… ça veut dire quoi, ça, immédiate ?

- Ça veut dire monsieur, que la suspension prend effet immédiatement. Nous allons demander à une dépanneuse de venir remorquer votre véhicule et le conduire jusqu’à la fourrière où un de vos proches, muni d’un permis de conduire valide, pourra venir le récupérer en votre compagnie.

- Mais… je fais quoi, là ? demanda Dormoy, assommé.

- Ça, monsieur, honnêtement, je ne sais pas. Si vous avez un téléphone portable, le mieux serait de demander à l’un de vos proches de venir vous chercher…

Dormoy regarde sa montre : le cadran qui marquait 19 h 15 indiquait l’étendue de la catastrophe.

Il eut droit de prendre sa sacoche et son manteau mais dut laisser aux gendarmes son permis, les papiers de son véhicule et son permis de conduire.

- Marcher sur la bande d’arrêt d’urgence présente aussi bien du danger, monsieur, lui dit le jeune gendarme. Nous allons vous déposer à la sortie de l’autoroute, c’est plus sûr. C’est à 400 mètres, à peine.

Ce chiffre, qui venait clore la longue cohorte de calculs que Dormoy avait conduit pendant plus de deux heures, avait un goût particulièrement amer : moins de 500 mètres et il était tiré d’affaires. Son esprit ne parvenait toujours pas à imaginer la moindre solution lorsqu’il fut déposé à la sortie de l’autoroute. Il faisait nuit et le froid commençait à descendre. Les phares des voitures qui quittaient ou montaient sur l’autoroute l’empêchaient de comprendre la topographie des lieux. Il fallait trouver une gare ? Faire du stop ? Appeler un taxi ?

C’est alors qu’il vit le panneau. Corbeil-Essonnes.

- Bordel de merde !

Dormoy était absolument certain que Cousin était lui aussi convoqué : il était même l’un des mieux placés, après lui… Dormoy regarda sa montre : Cousin devait être en train de partir. En tout cas, il ne devait pas être très loin. Il sortit en hâte son téléphone portable et chercha le numéro de son collègue

- Oui, Arnaud… dit Cousin. Comment ça va ?

Dormoy poussa un immense soupir de soulagement.

- Ah, t’es là ? demanda-t-il.

Il se sentit gagné par une vague de soulagement au point qu’une sorte de rire nerveux, de rire de soulagement commença à l’étreindre.

- Arnaud ? demanda de nouveau Paul Cousin. Sa voix était prudente, comme s’il passait juste la tête par ne porte entrouverte.

- Oui ! C’est moi !

Il était si content de le trouver au bout du fil qu’il s’imagina que la joie devait être partagée, que, comme lui libérée, rayonnante, l’humanité tout entière devait exulter.

- Je suis drôlement content que tu sois là, mon vieux, enchaîna-t-il.

Il crut qu’il allait pleurer.

- Ouais, sacrément content… T’es convoqué par A.Z. toi aussi ?

- Oui…

Arnaud Dormoy eut l’impression que ce n’était pas réellement Paul Cousin qui répondait, mais seulement sa voix.

- Bah alors, enchaîna-t-il néanmoins avec jovialité. Ça veut dire qu’on est convoqués tous les deux… ! Dis… Paul, t’es où, là ?

Paul Cousin avait arrêté discrètement le moteur de sa voiture.

- Dans un café. Pourquoi tu me demandes ça ?

- Bah, parce qu’il m’arrive une merde pas croyable ! Je viens de me faire piquer mon permis ! Et je suis à pinces. T’es bien à Corbeil-Essonnes, non ?

- Oui…

- Eh ben, tu le croiras pas : je suis à la limite de ton bled ! À la sortie de l’autoroute… Une chance, hein ?

- Mais, Arnaud… répondit Cousin après un court silence. Je suis à Paris, moi, je suis à côté de la rue du Cherche-Midi… J’étais chez mes enfants, tu vois, j’étais pas loin…

Ces choses-là sont impondérables, ça ne s’explique pas rationnellement, ce doit être le fait d’une certaine inflexion de la voix sur une syllabe particulière, d’une microseconde de silence mal placée : Arnaud Dormoy comprit à l’instant même que Paul Cousin lui mentait.

- C’est pas grave, Paul, je vais me débrouiller…

- C’est con… dit Cousin.

- Oui, c’est con, dit Dormoy.

Ils se turent.

- Il y a des trains dans ton bled ?

- Le dimanche, pas des masses. Il faudrait prendre un taxi parce que, si t’es à la sortie de l’autoroute, la gare est de l’autre côté de la ville…

- Bon, eh bien, allez, je te laisse, dit Dormoy. Faut que je trouve une solution.

Paul Cousin sourit.

- Allez, courage !

Il raccrocha et redémarra le moteur de sa voiture. Et quelques secondes plus tard quand il dépassa le panneau Corbeil-Essonnes, il s’offrit un très court sourire de cette journée.

Portrait Virginie Trần et Maxime Lussay

Il s’en fallait de très peu que cette fille ne soit d’une beauté renversante. Un nez un tout petit peu moins épaté, des pommettes un rien moins hautes… Mais le résultat était quand même là : Virginie Trần, 36 ans, fille d’un commerçant vietnamien enrichi dans le tissu et d’une bretonne sans fortune qui avait été Miss Saint Brieuc au sortir du lycée, Virginie Trần, forte en maths, bête à concours, ne cédant jamais la première place sans s’être battue jusqu’au bout, Ingénieur des Mines et Ingénieur des Ponts, métier d’homme, Virginie Trần, avec son mètre soixante treize, ses cinquante-quatre kilos, ses seins fermes, son salaire à six chiffres, son indépendance, Virginie était attirante. Et avec ça, un cul comme un astre.

Il n’y avait vraiment qu’un type comme Maxime Lussay pour ne pas y prêter attention.

Ils n’étaient que des collègues un peu distants. Elle était Gestionnaire Grands Comptes – tous les clients essentiels de Exxy passait par ses mains -, lui était expert juridique et ils avaient peu d’occasions de se croiser, hormis quelques réunions ponctuelles au cours desquelles la jeune femme avait pu apprécier chez Lussay à la fois l’impressionnant niveau d’expertise et l’indéniable connerie. Généralités, lieu-communs, poncifs et clichés, mêlés à une incalculable satisfaction de soi : il suffisait de la croiser quelques minutes à la cafeteria pour mesurer à quel point ce type pouvait être con. Pendant les deux premières années où ils se croisèrent, Virginie Trần lui serra la main avec la satisfaction de savoir que cela n’arriverait jamais plus de trois ou quatre fois par an.

VirginieTrần habitait un trois pièces près de la Bastille et parce qu’elle travaillait 13 heures par jour onze mois et demi par an, qu’elle enchaînait les rendez-vous, les déjeuners, les dîners, les réunions de travail et les débriefings, ses deux plus longues histoires d’amour avaient duré respectivement 3 ans et 2 ans et demi. Elle ne mettait les pieds hors de chez elle que deux ou trois soirs par mois pour aller au Simon’s Club retrouver sa bande d’amis, d’où elle revenait généralement avec un trentenaire aussi épuisé qu’elle.

Or, un samedi matin, chose rare et alors qu’elle aurait pu remettre ses courses à plus tard, elle était descendue de chez elle sur les coups de onze heures. Elle n’avait pas fait trente mètres qu’elle tombait nez à nez avec Maxime Lussay. Sans son costume, elle ne l’aurait pas reconnu. Il portait un jean et un pull sans forme. Il lui sauta au cou comme s’ils étaient des amis d’enfance et la présenta à sa femme, une petite chose blonde et blanche visiblement éreintée de passer d’un post-partum à l’autre depuis quatre ans. Virginie leva les yeux vers le camion de déménagement et compris l’étendue de la catastrophe.

- On a acheté au 26 ! déclara Lussay. Vous êtes au combien, vous ?

Virginie hésita à mentir mais elle ne vit pas de solution tenable.

- Au 22, avoua-t-elle.

Lussay regardait alternativement sa collègue et sa femme, littéralement confondu par ce hasard miraculeux. Il ne cessait de répéter « Ça alors, c’est incroyable... Hein, chérie ? ». Chérie regardait Virginie de haut en bas et ne semblait pas trouver ça aussi merveilleux que son Maxime de mari.

À moins de se montrer franchement désagréable, Virginie n’avait pas su comment éviter de partir le matin avec Lussay pour la Défense. Chaque jour, elle le trouvait sur le trottoir devant sa porte, rivé dans son costume Armani, exhalant une eau de toilette virile, rasé-coiffé, fourmillant déjà d’anecdotes et de commentaires sur les nouvelles qu’il tenait du journal gratuit qui, hormis les revues professionnelles de droit international, était son unique source d’information.

Un trajet avec lui le matin, ça n’était pas excessif : elle était la majeure partie du temps en déplacements et quand elle était à Paris, leurs horaires du soir correspondaient rarement. Elle se félicita de ne pas s’être montrée brutale : moins d’un mois plus tard, Lussay devenait l’expert juridique de son département…

Cette fois non plus, ça n’avait pas raté. À peine reçu le SMS les convoquant au Voltaire, Maxime appelait Virginie :

- Alors, tu en es ? demanda-t-il avec son enthousiasme habituel.

- J’en suis… de quoi ? répondit Virginie sans conviction.

- Ha ha ha ! répondit Lussay qui crut y voir de l’humour.

Elle proposa le taxi mais lâcha rapidement devant le flot argumentaire de son voisin de rue. Ils prirent le métro ensemble vers 19 heures.

- On sera un peu en avance, c’est mieux, décréta Lussay qui se flattait d’être un esprit structuré. Virginie ne voyait pas très bien en quoi, arriver en avance était un avantage mais c’était dimanche, elle était épuisée, elle se trouvait laide et surtout, surtout la perspective de se retrouver devant Abel Zacharian la mettait terriblement mal à l’aise.

Elle n’avait jamais tremblé devant lui mais depuis trois mois, depuis qu’elle avait commencé à lui mentir - et à mentir à tout le monde - elle redoutait de se trouver en sa présence. Cet homme avait des antennes. Il flairait le mensonge à des kilomètres. Et cette fois, le mensonge était purement et simplement de la trahison. Virginie, plus que jamais, se réfugiait derrière son énigmatique visage asiatique mais, effet de la mauvaise conscience sans doute, elle sentait son regard plus interrogatif, plus pensif. Bien sûr, elle avait l’habitude d’être déshabillée du regard. Si ça n’avait tenu qu’aux hommes qu’elle croisait, elle aurait même passé sa vie à poil. Mais avec A.Z., ce n’était pas pareil, il la transperçait littéralement. Il y avait une bonne dose d’imaginaire dans la peur de Virginie parce qu’elle voyait mal, avec les précautions qu’elle prenait, comment sa trahison pourrait être arrivée jusqu’à lui. Elle avait encore un peu de temps pour se retourner ça ne pourrait pas durer encore bien longtemps. Et si, par malheur, quelqu’un autour d’elle l’apprenait, sa carrière jusqu’ici si bien conduite ne serait plus qu’un tas de ruine, ça ressemblerait à la fin de carrière de la Vieille. « Jamais ça » se disait Virginie qui la détestait.

Le métro arrivait.

- Il y aura qui, d’après toi ? demanda Maxime Lussay.

C’était évidemment toute la question.

- On sera au moins trois… se risqua-t-elle.

- Je te remercie, je suis pas si con… !

Virginie avait son opinion sur la question mais elle la garda pour elle.

- Non, je veux dire, sérieusement, insista Lussay.

Il commença à compter sur ses doigts

- Je compte pas A.Z. Alors, je vois : la Vieille, je vois Cousin, - Galiano, il est à l’OPEP, ça fait un de moins – avec nous ça fait quatre.

- Et Dormoy.

- Et Dormoy, ça fait cinq.

- Et Fiessinger ?

- Il est dans les choux Fiessinger. Il est mort.

- Et D’Alessio… ?

- Non, non, pas d’Alessio… Non, non, d’après moi, on est plus que cinq.

La formule en disait long sur la manière dont Maxime Lussay voyait la réunion de ce soir. Pour lui, pas de doute, Pernemouth était l’objectif officiel.

Placés soudain avec une telle certitude devant l’événement, ils se concentrèrent en silence. On aurait pu entendre leurs neurones s’affoler. Chacun fit mine de regarder ailleurs mais chacun se disait clairement : « Pernemouth, putain, je ne peux pas laisser passer ça… ».

Les rames étaient clairsemées comme pour un dimanche et elles étaient du coup, presque aussi bondées qu’un jour de semaine. Maxime et Virginie s’étaient assis côte à côte. Sans le journal gratuit, Lussay semblait désœuvré. Un SDF monta. Debout juste derrière eux, il se mit à hurler pour couvrir le bruit du train qui sifflait dans les virages. Il récitait son histoire à une telle vitesse que n’émergeaient plus que certains mots, on comprenait hôtel, travail, maladie, il sentait le vin, il parlait de tickets restaurant, de tickets de métro, il disait qu’il voulait du travail mais que le travail ne voulait pas de lui, et d’autres mots encore perçaient la surface de son discours précipité : il avait des enfants, il ne demandait pas l’aumône, Virginie et Maxime regardaient leurs chaussures et recommencèrent soudain à parler ensemble au moment où il passa devant eux en tendant un gobelet en polystyrène à l’enseigne de Starbucks coffee.

Virginie n’entendit pas les premiers mots de Lussay à cause des sifflements sur les rails. Elle ne comprit que la fin de la phrase :

- C’est ce que j’ai dit à mon fils : avant tout, mon vieux, il faut être per-for-mant !

- Il y a quel âge, ton fils ?

- Dix ans.

- Pour être performant, il a le temps.

- tsst tssst tst, siffla Lussay. C’est maintenant que ça se joue. C’est une question d’état d’esprit.

- Ça dépend aussi de ce qu’il veut faire…

- Ça dépend de rien du tout. Il peut choisir n’importe quoi, s’il est pas performant, il est mort, c’est tout.

- Je sais pas, hésita Virginie, s’il veut être… je sais pas moi, instit’…

- D’abord, s’il veut être instit’, ça sera vraiment pour me faire chier mais, bon… Lui, le temps qu’il devienne instit’, il y aura le salaire au mérite. S’il est pas performant, il va plafonner au smic toute sa vie. C’est universel, la performance, personne ne peut y échapper.

- J’ai pas réfléchi, dit Virginie, mais doit bien y avoir des domaines où la performance, on s’en fout.

- Aucun ! Il n’y en a aucun. Tiens, le sdf de tout à l’heure…

- Quoi le sdf ?

- Tu donnes jamais aux sdf ?

- Bah si, des fois, mais je ne vois pas le rapport…

- Bon, des fois tu donnes, et des fois tu donnes pas…

- Oui, comme tout le monde !

- Exact ! Comme tout le monde ! Tout le monde fait ça.

- Je ne vois toujours pas…

- À celui de tout à l’heure, tu n’as pas donné…

- Non, pas à celui-là, mais toi non plus tu n’as pas donné.

- Donc, des fois tu donnes mais à celui-là, tu n’as pas donné…

- Et alors ?

- J’ai fini ! La démonstration est faite…

Et comme Virginie lui opposait un regard très dubitatif :

- Tu fais comme moi, parmi TOUS les SDF, tu donnes seulement à celui qui te touche le plus, celui qui dit des trucs qui te remuent… C’est bien ce que je dis : tu donnes au plus performant. Celui qui tranche sur la concurrence.

Il était 19 h 30. Ils changèrent pour quelques stations.

Virginie était pensive. Maxime Lussay avait raison.

A.Z. allait donner Pernemouth au plus performant.

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Robe de marié : Les couvertures non retenues

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