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Interview : Bernard Strainchamps (Bibliosurf - février 2010)


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Bibliosurf par Bernard Strainchamps

Pourriez-vous vous présenter en quelques mots ?

Mon itinéraire est assez banal et l’histoire de ma vie risque d’être plutôt… contreproductive… Pour faire court, je suis un grand lecteur, j’ai enseigné la littérature aux adultes pendant de nombreuses années, que dire d’autre…

« Robe de marié », est-ce un roman, un roman policier, un roman d’horreur, un roman familial ?

Ce n’est pas un roman policier (il n’y a ni enquête, ni enquêteur), ce n’est pas un roman d’horreur (rien d’occulte, pas de monstres, rien d’extraordinaire, de terrifiant), et mon héroïne tue un peu trop pour prétendre au statut de roman familial… Je dirais que c’est un roman noir : qui ne s’est jamais senti guetté par une forme quelconque de folie ? Mes personnages sont tous deux victimes de leur histoire familiale : qui peut dire qu’il est à l’abri de sa propre histoire ?

Ce qui distingue ce roman est sa construction remarquable en trois parties que je ne dévoilerai pas. Est-ce votre principale motivation à écrire ce roman ?

Ma motivation, c’est d’abord de raconter une histoire. Mon premier livre, couronné par le Prix Cognac en 2006, était un hommage au roman policier. Je voulais que celui-ci soit un livre qu’Alfred Hitchcock aurait eu envie d’adapter au cinéma. Je ne sais pas si c’est réussi, ce sera aux lecteurs de le dire. Donc, d’abord l’histoire, ensuite la question de la structure : quelle structure servira le mieux le propos, quelle construction mettra le mieux en valeur l’histoire que je veux raconter.

Frantz est un personnage abject et redoutable. Mettre en scène un personnage déséquilibré, n’est-ce pas en fait "casse-gueule" si le romancier veut rester crédible auprès de son lectorat ?

Marc Dutrou, le tueur de l’Yonne, Fourniret… je les trouve déséquilibrés et hélas très « crédibles »…. Mais votre question soulève un réel problème technique : comment faire pour qu’un personnage « extrême » reste crédible pour le lecteur ? C’était évidemment l’un des enjeux du livre. Pour tenter d’y parvenir, je suis allé du côté des faits, du réel : Frantz a un discours rationnel, il est organisé, imaginatif, machiavélique, soucieux de réussir, son délire est, en quelque sorte, pragmatique. À sa manière, il est fou, bien sûr, mais ce n’est pas un dingue.

Frantz - narrateur - est un voyeur. Aussi, le lecteur devient à son tour voyeur. Avez-vous réfléchi à cette question en écrivant ?

Dans mon premier livre, Travail soigné, je tentais de poser la question de la demande de violence par le public. On m’a reproché, dans ce livre, quelques scènes très violentes ce qui était assez paradoxal de la part du public de polar qui achète du meurtre, de l’assassinat, qui veut au moins un crime, qui en espère même parfois plusieurs… Somme toute, le public voudrait du crime mais du crime « acceptable ». Moi, je ne vois pas très bien ce que c’est. Le style peut-être. Un style acceptable pour des crimes qui ne le sont jamais… Pour « Robe de marié » je tente de mettre le lecteur successivement à la place de la victime puis du bourreau… dont on ne peut s’empêcher d’admirer l’effroyable technique. C’est une manière sobre de dire que chacun de nous est l’un et l’autre. Ce n’est qu’affaire de circonstances.

Il n’y a pas de justice dans votre roman. Même la fin n’est pas morale. Cachez-vous "une robe de marié" dans un placard ?

Il n’y a pas de morale, vous avez raison mais il y a quand même une justice… Cela dit, je partage assez bien l’adage selon lequel on ne peut pas faire de bons livres avec de bons sentiments.

Y-a-t-il des personnages littéraires qui vous ont inspiré pour construire l’insubmersible Sophie ?

Je n’ai jamais cru en l’imagination. Un roman, ce n’est jamais que le réarrangement plus ou moins conscient de choses vues, entendues. Mon précédent livre portait d’ailleurs en épigraphe une phrase de Roland Barthes : « un écrivain est quelqu’un qui arrange des citations en retirant les guillemets ». Sophie, l’insubmersible, doit être au carrefour de pas mal de personnages que j’ai croisés ou lus… Mon prochain livre sera un roman noir sur l’entreprise et le management : comment nier que les personnages sont un amalgame de tout ce que j’ai pu croiser moi-même dans l’entreprise… ?

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Le Parisien par Philippe Lemaire

Un jeune talent de 55 ans

Pierre Lemaitre a dû attendre la cinquantaine pour être enfin publié après des années d’obstination. Robe de marié, son second roman, récompense ses efforts.

Entre une vague de romanciers nourris de préoccupations sociales et une autre soucieuse avant tout d’être lue du plus grand nombre, la voie qui mène au polar peut aussi être singulière. Comme celle de Pierre Lemaitre, nouvel auteur de 55 ans qui signe la vraie surprise de la saison littéraire avec « Robe de marié » chez Calmann-Lévy. Cette fable cruelle et amorale sur le harcèlement et la vengeance semble défier le lecteur. Comment s’identifier à cette Sophie carrément givrée qui croise des cadavres tout au long de sa cavale ? Proie ou prédatrice ? Celui qui se laisse prendre à son cauchemar va pourtant au bout. Avec une seule conclusion possible : « Bien joué ! »

Cette mécanique infernale, ce piège pour nuit blanche, n’est que son deuxième livre. « J’ai mis vingt ans à être publié, explique Pierre Lemaitre. L’avantage, c’est que j’arrive avec une plume expérimentée ». Scénariste par ailleurs, il n’a jamais baissé les bras quand ses manuscrits de roman lui revenaient. Pour « Travail soigné, sorti en 2006, vingt-deux éditeurs approchés, vingt-deux refus. Jusqu’à ce que, chez JC Lattès, on ressorte le livre d’un tiroir. L’auteur a déjà la cinquantaine. Débuts tardifs mais remarqués : le jury du prix Cognac (Grangé, Fajardie, Cauvin, etc.) l’a couronné à l’unanimité. Une fierté autant qu’une leçon. « J’ai été porté par une femme. Pour elle, c’était une anomalie que ça ne marche pas. Miracle de l’amour, les portes se sont ouvertes ».

Un journal intime

Il a fallu certes les forcer un peu pour « Robe de marié ». Pierre Lemaitre croyait très fort à son idée, inspirée par un essai de psychiatrie, L’effort pour rendre l’autre fou de Harold Searles. « Le livre avait disparu de ma mémoire, le titre était resté. Qu’est-ce qui fait que certaines personnes résistent à la folie et pas d’autres ? » Sa deuxième trouvaille a été cette forme de journal intime qui laisse les protagonistes dans le flou. Sinon, pas d’angoisse de la page blanche. « J’ai passé l’âge. » Et puis la muse, Pascaline, 37 ans, épousée au printemps dernier, veillait plus que jamais. Le livre lui est dédié.

Le porte-à-porte du couple auprès des éditeurs parisiens a payé. Un jour qu’ils partaient en province, le train encore en gare, le portable de Pierre a sonné. En ligne, l’éditrice Béatrice Duval, chez Calmann-Lévy : « J’ai passé un très bon week-end à lire votre manuscrit, j’ai adoré ». Le courant est très vite passé, un courant continu. « Elle m’a tout de suite dit des choses très précises sur les personnages, les situations qu’on ne comprenait pas assez bien… Je propose une sorte de contrat au lecteur : Si tu me suis, je vais t’en donner pour ton plaisir. Béatrice l’a très bien compris. Elle pointait juste ce qui importait pour que mon livre devienne meilleur. C’est cela, un excellent éditeur. »

L’éditrice parle de « l’enthousiasme de toute une équipe ». L’auteur, loin d’être blasé, s’émeut : « Ils m’ont déjà signé le livre suivant ». Ce sera un roman noir dans l’univers de l’entreprise. Parution début 2010. « J’ai encore vingt ans devant moi pour écrire, conclut Pierre Lemaitre, il n’y a aucune raison pour que je n’écrive pas mes vingt livres. C’est cela aussi, la qualité d’un éditeur : donner sa chance à quelqu’un et prendre du temps. »

Qui a dit que l’édition jetable était devenue la règle ?

Philippe Lemaire

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Prix des lectrices de Confidentielles - 2009

Interview de Pierre Lemaitre



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La Matinale - Février 2010

 

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